12 septembre 1882 — À Dresde, l’antisémitisme tente de constituer son Internationale

En septembre 1882, trois ans seulement après l’apparition du mot « antisémitisme », plusieurs centaines d’hommes se réunissent à Dresde avec une ambition nouvelle : coordonner par-delà les frontières la lutte contre les Juifs.
La réunion est quelquefois désignée comme le premier « congrès mondial antisémite ». Ses organisateurs lui donnent cependant un nom plus explicite : Internationaler antijüdischer Kongress, Congrès international antijuif. L’adjectif « mondial » est d’ailleurs excessif. Les participants viennent principalement d’Allemagne, d’Autriche-Hongrie et, dans une moindre mesure, de Russie. Mais leur projet est bien international : transformer des mouvements antijuifs encore dispersés en une force politique européenne organisée.
Le 12 septembre 1882, au terme de leurs travaux, les congressistes adoptent un manifeste destiné « aux gouvernements et aux peuples des États chrétiens menacés par le judaïsme ». Derrière les formules grandiloquentes et les théories délirantes apparaît un programme très concret : revenir sur l’émancipation des Juifs, restreindre leurs droits civiques, empêcher leur immigration et organiser contre eux une propagande coordonnée.
Un mot nouveau pour une haine ancienne
La haine des Juifs n’est évidemment pas née en 1882. L’antijudaïsme chrétien, les accusations de déicide, les conversions forcées, les expulsions et les légendes de meurtre rituel ont traversé l’histoire européenne.
Ce qui change dans les dernières décennies du XIXᵉ siècle, c’est la manière de présenter cette hostilité. En 1879, le publiciste allemand Wilhelm Marr popularise le mot Antisemitismus. Le terme donne une apparence moderne et presque scientifique à d’anciens préjugés. Le Juif n’est plus seulement condamné pour sa religion : il est désormais décrit comme le représentant d’une « race » étrangère, prétendument incapable de s’assimiler.
Cette transformation survient alors que les Juifs d’Europe centrale viennent d’obtenir l’égalité juridique. Dans l’Empire allemand fondé en 1871, ils peuvent accéder aux universités, aux professions libérales et à la fonction publique. Leur visibilité nouvelle nourrit les ressentiments d’une partie des classes moyennes ébranlées par la crise économique des années 1870.
Les antisémites désignent alors un coupable universel. Les Juifs seraient responsables à la fois du capitalisme financier et du socialisme révolutionnaire, du libéralisme et de la décadence morale, de la presse moderne et de la destruction des traditions chrétiennes. La contradiction importe peu : le discours antisémite ne cherche pas à expliquer le monde, mais à ramener toutes ses transformations à l’action d’un ennemi unique.
En 1880 et 1881, une « pétition antisémite » circule en Allemagne. Elle réclame notamment l’arrêt de l’immigration juive, l’exclusion des Juifs de certaines fonctions publiques et l’établissement de statistiques confessionnelles particulières. Parmi ses promoteurs figurent plusieurs futurs participants au congrès de Dresde : Adolf Stoecker, Ernst Henrici et l’éditeur Ernst Schmeitzner.
Prédicateurs, députés et agitateurs
Plus de trois cents invités participent au congrès de Dresde. Les organisateurs tiennent à donner de leur assemblée une image respectable. Le compte rendu officiel énumère des parlementaires, des ecclésiastiques, des officiers, des médecins, des professeurs, des industriels, des commerçants et des journalistes. Il ne s’agirait donc plus d’une poussée de colère populaire, mais d’une doctrine discutée par des hommes prétendant représenter les élites de la société.
Parmi les principales figures allemandes se trouve Adolf Stoecker, prédicateur de la cour impériale, député au Reichstag et fondateur du Parti chrétien-social. Stoecker tente de détourner les ouvriers de la social-démocratie en leur proposant un programme mêlant réformes sociales, défense du christianisme et hostilité envers les Juifs.
À ses côtés apparaît Ernst Henrici, agitateur beaucoup plus ouvertement racialiste, dont les discours ont déjà provoqué des violences. Alexander Pinkert, journaliste et chef du Deutscher Reformverein de Dresde, joue un rôle important dans l’organisation matérielle du congrès.
La délégation hongroise est particulièrement remarquée. Elle comprend trois députés : Iván Simonyi, Géza Ónody et surtout Győző Istóczy, l’un des propagandistes antisémites les plus virulents de son pays. Istóczy rêve depuis plusieurs années de fédérer les mouvements antijuifs européens. C’est lui qui rédige le manifeste adopté à Dresde.
Ces hommes ne sont pas d’accord sur tout. Stoecker conserve un vocabulaire chrétien et prétend distinguer les Juifs susceptibles de se convertir ou de s’assimiler. Henrici et Istóczy défendent plus franchement l’idée d’un antagonisme racial irréductible. Certains souhaitent seulement réduire les droits des Juifs ; d’autres envisagent leur expulsion progressive.
Le congrès leur permet néanmoins de construire un langage commun.
L’ombre de Tiszaeszlár
Une affaire venue de Hongrie domine les débats. Le 1ᵉʳ avril 1882, une jeune servante chrétienne de quatorze ans, Eszter Solymosi, a disparu dans le village de Tiszaeszlár. Des Juifs sont aussitôt accusés de l’avoir assassinée afin d’utiliser son sang dans un rite religieux.
Cette vieille légende du « meurtre rituel », plusieurs fois réfutée au cours des siècles, devient une affaire politique nationale. Treize Juifs sont arrêtés. Un enfant juif est soumis à des pressions afin qu’il accuse son propre père et les membres de la synagogue.
Géza Ónody, député de la circonscription de Tiszaeszlár et participant au congrès de Dresde, joue un rôle majeur dans la propagation de l’accusation. Dans la salle du congrès, les organisateurs exposent bien en vue un portrait d’Eszter Solymosi. La jeune fille disparue est transformée en icône d’une prétendue conspiration criminelle juive. L’affaire occupe une place considérable dans les discours prononcés à Dresde.
Les accusés de Tiszaeszlár seront finalement acquittés en août 1883. Mais l’acquittement ne mettra pas fin à la campagne : il sera présenté par les antisémites comme une nouvelle preuve de l’influence occulte qu’ils attribuent aux Juifs.
Le manifeste du 12 septembre
Le texte adopté le 12 septembre porte le titre :
Manifest an die Regierungen und Völker der durch das Judenthum gefährdeten christlichen Staaten,
« Manifeste aux gouvernements et aux peuples des États chrétiens menacés par le judaïsme ».
Le document accuse les Juifs de dominer les banques, les Bourses, la presse, les gouvernements et même la franc-maçonnerie. La famille Rothschild y est placée au sommet d’une imaginaire puissance financière mondiale. L’Alliance israélite universelle, fondée à Paris en 1860 pour défendre les Juifs persécutés et développer l’instruction, est présentée comme l’organe dirigeant d’une conspiration internationale.
Le manifeste s’en prend directement aux principes de 1789. La liberté, l’égalité et la fraternité auraient, selon ses rédacteurs, détruit les barrières qui protégeaient les peuples chrétiens. L’émancipation des Juifs est déclarée contraire aux intérêts de l’Europe.
La logique du texte est essentielle : puisque les Juifs formeraient partout une organisation internationale, leurs adversaires devraient leur opposer leur propre internationale. Le congrès appelle ainsi à créer une « Alliance chrétienne universelle », conçue comme le pendant antisémite de l’Alliance israélite universelle.
Il recommande de fonder des associations locales, des comités nationaux et des journaux, puis de les relier entre eux. L’antisémitisme ne doit plus être seulement un préjugé ou une agitation occasionnelle : il doit devenir un mouvement permanent, disposant de ses organisations, de sa presse et de relais parlementaires.
Retirer aux Juifs les droits récemment acquis
Les résolutions adoptées à Dresde traduisent cette idéologie en revendications politiques.
La première demande l’interdiction de l’immigration juive, en visant particulièrement les Juifs venus d’Europe orientale.
La deuxième réclame une réforme de la législation économique destinée à combattre ce que les congressistes qualifient de spéculation et d’« usure juive ».
La troisième est la plus explicite. Elle propose de considérer les Juifs comme des étrangers aussi longtemps qu’ils formeraient, selon les termes du congrès, « une nation dans la nation ». Ils pourraient être tolérés sur le territoire, mais seraient privés d’une partie de leurs droits civiques. Ils ne pourraient ni participer à l’élaboration des lois ni exercer certaines fonctions d’autorité, notamment celle de juge.
Enfin, le congrès propose d’exempter les Juifs du service militaire tout en leur imposant, en contrepartie, une taxe particulière. Cette disposition permet d’entretenir simultanément deux accusations contradictoires : les Juifs seraient exclus de l’armée, puis dénoncés pour ne pas verser leur sang pour la patrie.
Les congressistes ne disposent évidemment d’aucun pouvoir pour appliquer ces mesures. Mais ils viennent de formuler un programme de ségrégation juridique : faire des Juifs des étrangers dans leur propre pays et leur retirer les droits obtenus au cours du XIXᵉ siècle.
Une Internationale qui échoue — mais des idées qui demeurent
Le congrès de Dresde ne parvient pas à créer la puissante organisation mondiale rêvée par Istóczy. Les rivalités personnelles, les divergences idéologiques et les particularismes nationaux rendent difficile la constitution d’une direction commune. Un second congrès, organisé à Chemnitz en 1883, rencontre un écho plus faible.
Il serait donc trompeur de présenter la réunion de Dresde comme l’ancêtre direct et organisé du nazisme. Il n’existe pas de ligne institutionnelle continue menant mécaniquement de Dresde à Hitler.
Mais le congrès marque une étape importante. On y voit se réunir plusieurs éléments appelés à jouer un rôle durable : la définition raciale du Juif, le rejet de son assimilation, la dénonciation d’une prétendue finance juive mondiale, l’accusation de contrôler la presse, l’hostilité envers les Juifs orientaux et la volonté de revenir sur l’égalité civique.
Le 12 septembre 1882, l’antisémitisme européen ne possède encore ni unité véritable ni pouvoir d’État. Il cherche cependant à se donner une doctrine, un programme et une organisation internationale. La tentative échoue en grande partie. Le vocabulaire, les mythes et les objectifs politiques élaborés à Dresde, eux, ne disparaîtront pas.
(Illustration: « La saison de la chasse » : Győző Istóczy, Adolf Stoecker et Georg von Schönerer conduisent la meute antisémite. Caricature de Carl Edler von Stur publiée dans le journal satirique viennois Der Floh, le 8 octobre 1882, quelques semaines après le Congrès international antijuif de Dresde.)