Le 13 septembre 1894 naît à Łódź Julian Tuwim, l’un des poètes qui transformeront profondément la langue polonaise au XXᵉ siècle. Des générations d’enfants apprendront par cœur Lokomotywa, sa locomotive lancée dans une vertigineuse cascade de mots. Les adultes applaudiront ses chansons de cabaret, ses satires politiques et ses poèmes où la langue de la rue fait irruption dans la littérature.
Mais derrière cette prodigieuse virtuosité se cache une blessure identitaire qui ne cessera de s’approfondir. Tuwim se voulait pleinement polonais. Les nationalistes polonais ne cesseront pourtant de le désigner comme juif, tandis qu’une partie du monde juif lui reprochera de s’être éloigné de son peuple. Il répondra finalement aux uns et aux autres, en 1944, dans un texte bouleversant écrit après l’anéantissement des Juifs de Pologne : My, Żydzi polscy — Nous, Juifs polonais.
L’enfant de la Łódź industrielle
Julian Tuwim naît dans une famille juive assimilée de la bourgeoisie de Łódź. Son père, Izydor, est employé de banque ; sa mère, Adela Krukowska, appartient elle aussi à un milieu cultivé et fortement polonisé. Le polonais est la langue de la maison. La famille demeure consciente de ses origines juives, mais la religion et la culture yiddish n’occupent guère de place dans l’éducation du jeune Julian.
Łódź est alors une ville d’une extraordinaire complexité. Polonais, Juifs, Allemands et Russes s’y côtoient dans le vacarme des métiers à tisser, des tramways, des ateliers et des marchés. De grandes fortunes industrielles s’y édifient tandis que des masses d’ouvriers vivent dans la misère. Cette métropole sans passé aristocratique, bâtie presque entièrement par l’industrie, n’a rien de la Pologne romantique célébrée par les poètes du XIXᵉ siècle.
Tuwim l’aimera précisément pour cela. Il écrira plus tard :
Niech sobie Ganges, Sorrento, Krym�Pod niebo inni wynoszą,�A ja Łódź wolę! Jej brud i dym�Szczęściem mi są i rozkoszą.
« Que d’autres portent aux nues le Gange, Sorrente ou la Crimée ; moi, je préfère Łódź ! Sa saleté et sa fumée font mon bonheur et mes délices. »
La ville lui offre les voix, les accents, les enseignes, l’argot et les rythmes dont il nourrira sa poésie. Łódź est aussi un grand centre de culture juive : on y publie en yiddish et en polonais, on y joue du théâtre, on y chante dans les cabarets. Tuwim choisit le polonais, mais sa passion pour la langue naît dans cet environnement profondément plurilingue.
Adolescent, il se passionne pour les dictionnaires, les étymologies, les langues rares et les curiosités littéraires. Il s’enthousiasme même pour l’espéranto et publie dès 1911 des traductions de poèmes polonais dans cette langue. Son premier poème personnel, Prośba — Demande — paraît en 1913 dans le Kurier Warszawski.
Faire descendre la poésie dans la rue
En 1916, Tuwim part étudier le droit puis la philosophie à Varsovie. Il ne terminera ni l’un ni l’autre cursus. Sa véritable université est le café littéraire.
En novembre 1918, quelques jours après la restauration de l’indépendance polonaise, il participe à la fondation du cabaret Pod Picadorem. Avec Antoni Słonimski, Jan Lechoń, Jarosław Iwaszkiewicz et Kazimierz Wierzyński, il forme bientôt le groupe Skamander.
Ces jeunes poètes veulent rompre avec la solennité patriotique. Après plus d’un siècle de partages et d’occupations, la poésie polonaise s’était souvent donné pour mission de parler au nom de la nation captive. Les Skamandrites revendiquent le droit d’écrire sur la vie quotidienne, le désir, les rues, la foule, les autobus et les corps. Ils utilisent une langue vivante, parfois familière, traversée d’exclamations, de plaisanteries et de mots jusque-là jugés indignes de la poésie.
Tuwim devient le plus populaire d’entre eux. Il possède un talent exceptionnel pour entendre la musique secrète des mots. Chez lui, une locomotive ne se contente pas d’avancer : le rythme du poème reproduit l’effort des pistons, l’accélération des roues et le halètement de la machine. Dans Ptasie radio — La Radio des oiseaux — les cris d’oiseaux deviennent une symphonie d’onomatopées. Les enfants polonais récitent encore aujourd’hui Lokomotywa, Słoń Trąbalski ou Zosia Samosia.
Mais Tuwim n’est pas seulement un merveilleux auteur pour enfants. Il écrit des chansons, des sketches et des monologues pour les grands cabarets de Varsovie, notamment le célèbre Qui Pro Quo. Il collabore avec la presse satirique et la radio. Son œuvre contribue à faire entrer dans la culture nationale le rythme de la métropole moderne.
Un poète que l’on renvoie constamment à ses origines
Le succès ne protège pas Tuwim de l’antisémitisme. Pour la droite nationaliste, son talent même devient suspect : cet homme né juif serait incapable d’être un véritable poète polonais, quand bien même il manierait la langue mieux que presque tous ses accusateurs.
Les attaques redoublent lorsqu’il prend position contre le nationalisme et la guerre. En 1929, il publie Do prostego człowieka — À l’homme simple. Il y dénonce ceux qui invoquent la patrie pour envoyer les pauvres mourir au service des puissants :
Rżnij karabinem w bruk ulicy!�Twoja jest krew, a ich jest nafta!
« Frappe de ton fusil le pavé ! Le sang est à toi, le pétrole est à eux ! »
Le poème provoque un scandale. Tuwim est accusé de trahir la nation, de saper l’armée et d’inciter les soldats à la désobéissance. L’injure antisémite accompagne presque toujours l’accusation politique. On ne lui reproche pas seulement ce qu’il écrit : on affirme qu’il écrit ainsi parce qu’il est juif.
Sa situation n’est pas plus simple du côté juif. Tuwim ne connaît véritablement ni le yiddish ni l’hébreu et ne se reconnaît pas dans une définition religieuse ou nationale de la judéité. Certains intellectuels juifs voient dans son assimilation une désertion. D’autres lui reprochent d’avoir employé, dans certaines satires, des représentations blessantes de Juifs pauvres ou de spéculateurs.
Il semble pris dans un étau : trop juif pour les antisémites polonais, trop polonais pour ceux qui exigent de lui une solidarité nationale juive. Son choix demeure pourtant constant. La langue polonaise n’est pas pour lui une langue d’adoption. Elle est sa langue maternelle, la matière même de sa pensée et de sa poésie.
Le pressentiment de la catastrophe
Dans les années 1930, le ton de Tuwim s’assombrit. La Pologne connaît une poussée de l’extrême droite et de l’antisémitisme. Dans les universités, les étudiants juifs sont parfois contraints de s’asseoir sur des « bancs du ghetto ». Des campagnes réclament leur exclusion des professions et de la vie culturelle.
En 1936, Tuwim écrit Bal w operze — Le Bal à l’Opéra, vaste poème satirique dirigé contre le pouvoir, la corruption, le militarisme et la société fascisante. Dans une succession d’images grotesques, les ministres, les généraux, les financiers et les mondains dansent tandis que la catastrophe se rapproche. Le texte est interdit par la censure et ne pourra paraître intégralement qu’après la guerre.
Lorsque l’Allemagne envahit la Pologne en septembre 1939, Tuwim sait qu’il est doublement menacé : comme personnalité publique antifasciste et comme Juif. Il quitte le pays avec sa femme Stefania, gagne la Roumanie, puis la France, le Portugal et le Brésil. En 1942, il s’installe à New York. Pendant son exil, il commence Kwiaty polskie — Fleurs polonaises, immense poème de la nostalgie et de la mémoire.
Sa mère est restée en Pologne. Fragile psychologiquement, elle a été placée dans l’établissement psychiatrique juif de Zofiówka, près d’Otwock. Le 19 août 1942, lors de la liquidation du ghetto d’Otwock, Adela Tuwim est assassinée par les Allemands. Son fils ne connaîtra les circonstances exactes de sa mort qu’après la guerre. Son corps sera retrouvé, exhumé puis inhumé en 1947 auprès de celui de son mari, dans le cimetière juif de Łódź.
« Nous, Juifs polonais »
En 1943, à New York, Tuwim apprend le soulèvement puis la destruction du ghetto de Varsovie. L’année suivante, il rédige My, Żydzi polscy… — Nous, Juifs polonais… Le texte paraît en août 1944 dans la revue londonienne Nowa Polska. Il le dédie :
Matce w Polsce lub najukochańszemu Jej cieniowi.
« À ma mère en Pologne, ou à son ombre bien-aimée. »
Le titre provoque immédiatement une question que Tuwim place lui-même au commencement de son texte : comment peut-il soudain écrire « nous », lui qui s’est toujours déclaré polonais ?
Sa réponse commence par une affirmation restée célèbre :
Jestem Polakiem, bo mi się tak podoba.
« Je suis polonais parce que cela me plaît ainsi. »
Tuwim refuse de rendre des comptes sur son appartenance. Il est polonais parce qu’il est né et a grandi en Pologne, parce qu’il y a été heureux et malheureux, parce que sa mère lui a appris des chansons polonaises et parce que la poésie lui est venue en mots polonais. Il ajoute qu’il ne classe pas les hommes selon leur « pureté » nationale, mais selon qu’ils sont intelligents ou stupides, honnêtes ou malhonnêtes, fascistes ou antifascistes.
Puis vient la seconde question : s’il est polonais, pourquoi écrit-il « nous, Juifs » ?
Sa réponse tient dans une distinction fulgurante. Il existe, écrit-il, deux sortes de sang : celui qui circule dans les veines et celui que l’on en fait couler. Le premier ne possède aucune signification spirituelle ou nationale ; seuls les racistes lui attribuent des pouvoirs mystérieux. Le second est le sang versé des millions d’innocents.
C’est dans ce sang répandu que Tuwim demande à être reçu dans la communauté juive. Non par la religion, non par une prétendue race, mais par la solidarité avec les assassinés :
I w tej nowej rzece Jordan przyjmuję chrzest nad chrzty: krwawe, gorące, męczeńskie braterstwo z Żydami.
« Et dans ce nouveau Jourdain, je reçois le baptême des baptêmes : la fraternité sanglante, ardente et martyre avec les Juifs. »
Il se nomme désormais « Juif Doloris Causa », juif au titre de la douleur. Il imagine une Pologne future où l’étoile jaune, naguère marque d’humiliation, deviendrait une décoration portée avec fierté par ceux qui ont combattu. Il réclame aussi que les ruines du ghetto de Varsovie soient conservées au cœur de la ville reconstruite afin que les générations futures puissent venir s’y recueillir.
Le texte contient également cette formule saisissante :
Antysemityzm jest międzynarodowym językiem faszystów.
« L’antisémitisme est la langue internationale des fascistes. »
Le retour dans une Pologne sans ses Juifs
En 1946, Tuwim choisit de rentrer en Pologne. Le pays qu’il retrouve n’est plus celui qu’il avait quitté. Varsovie est en ruines. Łódź a survécu matériellement, mais son peuple juif a presque entièrement disparu.
Son retour est aussi un choix politique. Tuwim accepte les honneurs du nouveau régime communiste, qui fait de lui l’une des grandes figures officielles de la culture polonaise. Cette proximité lui sera reprochée, notamment par les écrivains demeurés en exil. Pourtant, il écrit relativement peu durant ces années. Quelque chose semble s’être brisé.
Il meurt d’une crise cardiaque le 27 décembre 1953 à Zakopane, à l’âge de cinquante-neuf ans. Il est enterré à Varsovie lors de funérailles nationales.
Julian Tuwim n’a pas écrit en yiddish. Il appartient néanmoins pleinement à l’histoire des Juifs d’Europe orientale : celle de ces hommes et de ces femmes qui avaient choisi la langue et la culture de leur pays, mais auxquels l’antisémitisme rappelait sans cesse une origine dont il prétendait faire un destin.
Toute sa vie, Tuwim voulut être reconnu comme poète polonais sans avoir à produire de certificat de naissance nationale. La Shoah ne lui fit pas renoncer à cette polonité. Elle lui imposa cependant un autre « nous », né non du sang enfermé dans les veines, mais du sang répandu. Dans Nous, Juifs polonais, ces deux appartenances cessent enfin de s’exclure. Elles se rejoignent dans une même langue, celle d’un poète polonais pleurant le peuple juif assassiné.
Tuwim dans la Pologne d’aujourd’hui
Dans la Pologne contemporaine, Julian Tuwim demeure partout présent. Des écoles et des rues portent son nom ; Łódź entretient avec ferveur la mémoire de son poète ; en 2013, le Parlement polonais lui consacra une année nationale. Surtout, des générations d’enfants continuent d’apprendre ses poèmes. Ils entendent haleter la locomotive de Lokomotywa, répètent les cris d’oiseaux de Ptasie radio et découvrent avec lui que les mots peuvent courir, siffler, trébucher et produire leur propre musique.
Il existe cependant deux Tuwim dans la mémoire polonaise. Le premier est le merveilleux auteur pour enfants, si profondément incorporé à la langue nationale que ses vers paraissent avoir toujours existé. Le second est le Juif polonais assiégé par l’antisémitisme, l’exilé dont la mère fut assassinée et l’auteur de Nous, Juifs polonais. Le premier est connu de presque tous ; le second beaucoup moins.
L’origine juive de Tuwim n’est pourtant ni dissimulée ni contestée par les institutions culturelles polonaises. Elle figure dans les biographies et les présentations destinées aux enseignants. Mais les jeunes enfants rencontrent généralement ses poèmes avant de rencontrer sa vie. Ils peuvent ainsi connaître par cœur la locomotive sans savoir que celui qui lui donna son rythme fut traité d’étranger dans la langue même qu’il avait contribué à réinventer.
Cette présence inégale est peut-être révélatrice. La Pologne a pleinement adopté Tuwim comme l’un de ses grands poètes. Elle reconnaît plus difficilement que l’un des artisans les plus aimés de sa langue fut aussi un Juif auquel une partie de la société polonaise refusa longtemps le droit de se dire polonais.
13 septembre 1894 — Naissance de Julian Tuwim, Polonais parce qu’il le voulait, juif par le sang versé
