Il existe une image si familière du Juif d’Europe orientale qu’on finit parfois par la prendre pour une réalité immuable : le petit commerçant, l’artisan, le colporteur, l’étudiant de yeshiva, l’homme du shtetl vivant au milieu des livres et des boutiques, mais rarement au milieu des champs. Or, à la fin du XIXe siècle, certains jeunes Juifs russes rêvèrent précisément de renverser cette image. Ils voulaient devenir paysans.
L’un d’eux, Yisroel-Iser Katsovitsh — ישראל־איסר קאַצאָוויטש — naît le 14 septembre 1859 à Maliske, un village de la région de Vilna. Son père doit se déplacer de village en village pour gagner sa vie et l’enfant grandit donc dans cet univers rural que la littérature yiddish a souvent laissé à la périphérie de son champ de vision. Il reçoit pourtant une éducation parfaitement traditionnelle et passe plusieurs années dans des yeshivas. Plus tard, il envisage d’étudier le droit.
Puis vient 1881.
Après l’assassinat du tsar Alexandre II, les pogroms qui frappent l’Empire russe provoquent non seulement une accélération spectaculaire de l’émigration juive, mais aussi l’apparition de mouvements qui cherchent une solution beaucoup plus radicale à la « question juive ». Il ne s’agit plus seulement de fuir. Il faut transformer la condition économique des Juifs.
Parmi ces mouvements figure Am Olam, « le peuple éternel ». Son projet paraît aujourd’hui utopique : emmener des Juifs russes en Amérique, les installer sur la terre et créer des colonies agricoles, parfois organisées selon des principes collectivistes. Plusieurs dizaines de tentatives de ce genre verront le jour aux États-Unis. Certaines ne survivront que quelques mois.
Katsovitsh part pour l’Amérique avec un groupe d’Am Olam.
Le choix n’a rien d’anodin. Depuis des siècles, dans l’Empire russe, les possibilités pour les Juifs de posséder ou d’exploiter des terres avaient été étroitement limitées. Faire du Juif un agriculteur signifiait donc, pour ces jeunes idéalistes, beaucoup plus que changer de métier. Il s’agissait de fabriquer un homme nouveau : productif, autonome, travaillant de ses mains et capable de démentir les caricatures antisémites présentant les Juifs comme une population vivant exclusivement du commerce et de l’intermédiation.
L’expérience de Katsovitsh ne sera pourtant pas une marche rectiligne vers l’Amérique. Il retourne deux fois en Russie. Ce n’est qu’après son troisième départ, en 1905, qu’il s’établit définitivement aux États-Unis. Et cette fois il prend au sérieux son vieux rêve : il travaille comme fermier et étudie l’agriculture.
C’est ici que son histoire devient particulièrement intéressante pour l’histoire du yiddish.
Car les centaines de milliers de Juifs arrivés d’Europe orientale aux États-Unis ne lisent pas seulement des romans, des feuilletons, des nouvelles politiques ou les débats passionnés entre socialistes, anarchistes, sionistes et religieux. Ils veulent aussi apprendre comment fonctionne le pays dans lequel ils viennent d’arriver. Le yiddish devient ainsi une immense langue de transmission du savoir pratique.
Et Katsovitsh va y trouver sa place.
De 1910 à 1925, il participe à la rédaction de Der Idisher Farmer — דער ייִדישער פֿאַרמער, Le Fermier juif, mensuel consacré à l’agriculture. Le journal, publié à New York, paraît pendant plusieurs décennies ; les collections conservées aujourd’hui montrent un périodique essentiellement yiddish, auquel s’ajoutent parfois quelques pages en anglais.
Il faut essayer d’imaginer ce que cela représente.
Un immigrant juif venu de Lituanie ou de Russie, dont l’anglais est encore hésitant ou inexistant, peut ouvrir un journal imprimé dans la langue de son enfance et y apprendre à exploiter une ferme américaine. Le vocabulaire ancestral du shtetl doit soudain parler de sols, de machines agricoles, d’élevage, de rendements, de cultures et de maladies animales.
Et Katsovitsh va pousser cette entreprise très loin.
En 1921, il publie ainsi un livre de 287 pages au titre délicieux :
היימישע עופֿות — Heymishe oyfes
c’est-à-dire, approximativement, « Les volailles domestiques ».
Le sous-titre précise qu’il s’agit d’un manuel consacré aux poules, aux oies, aux canards, aux dindes et aux pigeons. L’ouvrage est publié à New York par l’Agricultural Society et connaîtra une édition augmentée. Un exemplaire de l’édition de 1921 est encore conservé aujourd’hui à la Dorot Jewish Division de la New York Public Library.
Ce détail peut faire sourire. Il dit pourtant quelque chose d’essentiel sur ce qu’était devenu le yiddish en Amérique.
Une langue n’est pleinement vivante que lorsqu’elle peut servir à tout. Non seulement à écrire des poèmes, à raconter le shtetl disparu ou à discuter de révolution, mais aussi à expliquer comment nourrir une dinde ou construire un poulailler.
Katsovitsh ne fut d’ailleurs nullement un simple vulgarisateur agricole.
En 1919, il publie זעכציק יאָר לעבן — Zekhtsik yor lebn, « Soixante années de vie », vaste livre de souvenirs dans lequel sa propre existence se mêle à l’histoire collective des Juifs de son époque. Dovid Pinski en écrit la préface et souligne précisément cette dimension : à travers soixante années de vie, Katsovitsh avait traversé les milieux juifs les plus pauvres comme les plus aisés, et son récit constituait à ses yeux une peinture authentique de leur misère, de leurs luttes et de leurs espérances. Zalmen Reyzen considérera lui aussi le livre comme l’une des belles œuvres de la littérature mémorialiste yiddish.
Le succès est suffisant pour qu’une version destinée aux écoles juives américaines soit publiée sous le titre דער ליטווישער אינגל — Der litvisher yingl, « Le garçon lituanien ». Des extraits en seront repris dans des livres de lecture scolaires. Katsovitsh traduira également ses mémoires en hébreu.
Sa curiosité paraît avoir été sans limites. Après l’agriculture et les souvenirs viennent des réflexions sur le judaïsme, puis, en 1929, Ideale heyrat, un ouvrage consacré au mariage et à la vie familiale. Le livre, 224 pages en yiddish, est aujourd’hui entièrement numérisé par le Yiddish Book Center.
Même après sa mort, survenue à New York le 10 octobre 1934, paraîtra encore sous son nom un petit ouvrage au titre merveilleusement optimiste : M’ken vern kliger — « On peut devenir plus intelligent » — présenté comme une étude populaire de l’intelligence et de la stupidité.
Mais c’est peut-être son manuel d’aviculture qui mérite de rester dans notre mémoire.
Parce qu’entre ses poules, ses oies, ses canards et ses dindes se cache une histoire beaucoup plus vaste.
Celle d’une génération qui avait quitté les villages de l’Empire russe et qui, arrivée en Amérique, avait refusé de considérer le yiddish comme le vestige d’un monde abandonné derrière elle. Il fallait au contraire fabriquer des mots, traduire des connaissances, expliquer des techniques nouvelles et permettre à un immigrant de comprendre le monde moderne dans sa propre langue.
Yisroel-Iser Katsovitsh avait commencé sa vie dans une yeshiva de Lituanie.
Il la poursuivit dans les fermes américaines.
Et entre les deux, il démontra à sa manière que le yiddish pouvait conduire partout — même dans un poulailler.
14 septembre 1859 — Naissance de Yisroel-Iser Katsovitsh Quand le yiddish apprenait à cultiver la terre
