Yankev Rayzfeder est né à Varsovie le 18 septembre 1890. Son nom n’appartient plus aujourd’hui au petit panthéon des écrivains yiddish que l’on cite spontanément. Pourtant, son parcours permet de retrouver tout un monde : celui de la presse yiddish quotidienne de Varsovie, des petits livres à quelques groszy destinés aux enfants, des écrivains qui pouvaient passer du feuilleton au théâtre, de la poésie au conte — et qui continuèrent parfois d’écrire lorsque ce monde fut enfermé derrière les murs du ghetto.
Rayzfeder venait d’une famille hassidique. Son enfance suivit le cursus traditionnel : kheyder, puis yeshiva. Mais le jeune homme se tourna vers cette extraordinaire vie intellectuelle yiddish qui faisait de Varsovie, au début du XXe siècle, l’une des grandes capitales juives du monde.
Il ne commença pas par publier des livres. Il entra par la porte qui fit vivre tant d’écrivains yiddish : le journal.
Ses premiers textes étaient des impressions quotidiennes et des feuilletons. Entre 1911 et 1915, il collabora régulièrement au grand quotidien varsovien Haynt, parfois sous les pseudonymes Reb Yankele ou simplement A Yid — « un Juif ». Puis son nom apparut dans une quantité impressionnante de publications : Moment, Unzer lebn, Fraynd, Folks-tsaytung, Literarishe Bleter, Unzer Ekspres… Ses textes circulèrent également bien au-delà de la Pologne, jusqu’à Riga, New York et Buenos Aires.
C’est une caractéristique essentielle de la littérature yiddish de cette époque. La frontière entre « écrivain » et « journaliste » y était beaucoup moins nette qu’elle ne l’est aujourd’hui. On écrivait un feuilleton pour le journal du matin, un conte pour enfants, une nouvelle, quelques poèmes, parfois une pièce de théâtre. La littérature vivait au rythme de la presse.
Rayzfeder fut exactement ce type d’écrivain.
En 1912 paraît Der milkhiger, Le Laitier. En 1919, il consacre un petit livre au célèbre rabbin Moses Schreiber, le Hatam Sofer : דער חתם סופר — Der Khosem-Soyfer. L’ouvrage, publié à Varsovie, comptait une centaine de pages et appartenait à une collection consacrée à « la vie de nos penseurs et de nos grands maîtres ». Un exemplaire en a été conservé et numérisé par le Yiddish Book Center.
Deux ans plus tard paraît un recueil de récits, Fartsaytens, puis en 1923 un recueil de poésie, Shtaplen.
Mais il est un autre aspect de son œuvre qui nous intéresse particulièrement aujourd’hui.
Yankev Rayzfeder écrivait pour les enfants.
Des petits livres pour de petits lecteurs
Vers 1920-1921, un éditeur varsovien au nom charmant, Yunge hertselekh — « Jeunes petits cœurs », publia une série de courts livres de Rayzfeder.
Il y eut Der oyrekh, L’Invité ; Tsvey sokhrim, Deux marchands ; Der brilyantener prints, Le Prince précieux ; Kinder fun keler-shtub, Les Enfants du sous-sol.
Et un titre particulièrement délicieux :
דאָס ייִנגעלע מיט זײַן סאַמאָוואַרל
Dos yungele mit zayn samovarl
Le Petit Garçon et son petit samovar
Le livre paraît à Varsovie en 1920. Il ne compte qu’une vingtaine de pages. Et nous pouvons encore le lire aujourd’hui : l’exemplaire a été numérisé par le Yiddish Book Center.
L’histoire est beaucoup moins anodine que son titre ne le laisse penser.
Le roi du pays manque de métal pour fabriquer des armes et des balles. Il ordonne donc à ses sujets de remettre leurs objets métalliques.
Dans une famille pauvre se trouve un samovar auquel on tient particulièrement.
Un petit garçon, calme et réfléchi, ne comprend pas pourquoi le samovar familial devrait finir transformé en instrument de guerre. Il entreprend donc de le sauver — et va jusqu’à porter son raisonnement devant le roi.
Nous sommes en 1920.
Les enfants auxquels Rayzfeder s’adresse ont grandi pendant la Première Guerre mondiale. Beaucoup ont connu la faim, les déplacements de population, les soldats dans les rues et les violences qui accompagnent l’effondrement des empires.
Rayzfeder ne leur propose donc pas un univers artificiellement protégé.
Il leur parle du monde réel — mais en leur donnant la possibilité de le comprendre avec leurs propres armes : l’intelligence, l’imagination et le raisonnement.
C’est précisément ce qui rend cette littérature enfantine yiddish si intéressante.
Elle ne considère pas nécessairement l’enfant comme quelqu’un à qui il faudrait cacher la pauvreté ou la violence du monde.
Dans Kinder fun keler-shtub — Les Enfants du sous-sol — ce sont cette fois des enfants pauvres qui deviennent les héros. Le récit a d’ailleurs été traduit en anglais près d’un siècle plus tard. L’éditeur d’une anthologie moderne avait d’abord hésité à l’inclure, jugeant certaines images peut-être trop dures pour les enfants contemporains. Il fut finalement publié.
Voilà un curieux renversement : une histoire que l’on jugeait racontable à des enfants juifs de Varsovie vers 1920 pouvait sembler, cent ans plus tard, trop rude pour leurs arrière-petits-enfants.
Un détour par l’Argentine
En 1923, Rayzfeder quitte la Pologne pour l’Argentine.
Ce voyage n’a rien d’exceptionnel dans l’histoire du yiddish. Buenos Aires était alors devenue l’un des grands centres mondiaux de cette langue. Journaux, théâtres, maisons d’édition et sociétés culturelles y entretenaient une vie yiddish extrêmement riche.
Rayzfeder publie notamment dans Di Prese et dans Far kleyn un groys — littéralement « Pour petits et grands ».
Mais il revient finalement à Varsovie.
C’est là que son histoire rejoint celle de centaines de milliers d’autres Juifs.
En septembre 1939, l’Allemagne envahit la Pologne.
Puis vient le ghetto.
Continuer à écrire
Nous savons relativement peu de choses sur les dernières années de Rayzfeder.
Une chose est cependant attestée : il continua à écrire dans le ghetto de Varsovie. Les notices biographiques conservées après la guerre indiquent même qu’il y écrivit beaucoup. Des témoignages le montrent également participant à la vie littéraire du ghetto.
Cette simple information mérite que l’on s’y arrête.
Car le ghetto de Varsovie ne fut jamais seulement le lieu où les Juifs attendaient leur mort. On y enseignait. On y organisait des conférences. On y tenait des journaux clandestins. On y écrivait des poèmes et des récits. On y jouait du théâtre.
On y constituait, autour d’Emanuel Ringelblum, les archives clandestines d’Oyneg Shabes, afin que quelqu’un, un jour, puisse raconter ce qui s’était passé.
Et des écrivains continuaient à écrire. Rayzfeder était l’un d’eux.
Nous ignorons malheureusement ce qu’est devenue la plus grande partie de ce qu’il écrivit alors.
Il mourut dans le ghetto en janvier 1943. Les sources biographiques disponibles ne permettent pas d’établir avec certitude les circonstances exactes de sa mort.
Il avait cinquante-deux ans.
Quelques mois plus tard aurait lieu l’insurrection du ghetto de Varsovie.
18 septembre 1890 — Naissance de Yankev Rayzfeder : écrire pour les enfants, jusque dans le ghetto de Varsovie.
