22 septembre 1989 — Décès d’Irving Berlin, du Lower East Side à la chanson américaine

Le 22 septembre 1989, Irving Berlin meurt à New York à l’âge de 101 ans. Il laisse derrière lui plus d’un millier de chansons, parmi lesquelles Alexander’s Ragtime Band, Cheek to Cheek, There’s No Business Like Show Business, White Christmas et God Bless America. Peu d’auteurs-compositeurs ont contribué à ce point à définir ce que l’on appelle aujourd’hui la chanson populaire américaine.

Et pourtant Irving Berlin n’était pas né Irving Berlin, ni même américain.

Il naît le 11 mai 1888 sous le nom d’Israel Beilin, dans l’Empire russe. Le lieu exact de sa naissance reste incertain : la famille vivait alors dans la région de Tolochin, dans l’actuelle Biélorussie. Son père, Moses, était chantre. En 1893, la famille quitte l’Empire russe et s’installe à New York, comme des centaines de milliers d’autres Juifs d’Europe orientale à cette époque. Israel a cinq ans.

Les Beilin, devenus Baline en Amérique, s’installent dans le Lower East Side, qui est alors l’un des quartiers les plus densément juifs du monde. Dans les rues, dans les commerces, dans les théâtres, dans les réunions politiques et dans les journaux, on parle largement yiddish.

C’est dans cet environnement qu’Israel — « Izzy » — grandit.

Son père peine à retrouver à New York la situation qu’il avait connue en Europe. Il travaille notamment comme enseignant d’hébreu et comme ouvrier dans le commerce de la viande. Lorsqu’il meurt en 1901, le garçon quitte l’école pour contribuer aux revenus de la famille. Il vend des journaux, chante dans les rues et les saloons du Bowery, puis devient serveur-chanteur dans des cafés de Chinatown.

La carrière commence presque par accident.

En 1907, il écrit les paroles de sa première chanson publiée, Marie from Sunny Italy. La partition porte le nom « I. Berlin ». Cette forme devient bientôt son nom professionnel : Izzy Baline est désormais Irving Berlin. Il ne possède pratiquement aucune formation musicale académique et ne sait pas noter lui-même correctement ses compositions. Des assistants transcrivent ce qu’il joue ou chante.

Cela ne l’empêchera pas de devenir l’un des auteurs les plus prolifiques de Tin Pan Alley, nom donné au quartier new-yorkais où se concentraient, autour de la 28e Rue, éditeurs de musique, compositeurs et paroliers, et qui fut pendant plusieurs décennies le cœur de la chanson populaire américaine.

En 1911, Alexander’s Ragtime Band connaît un succès international et fait de lui une célébrité.

Son histoire pourrait donc être racontée comme l’un de ces récits classiques de réussite américaine : l’enfant immigré très pauvre qui devient riche et célèbre. Mais elle est aussi particulièrement intéressante du point de vue de l’histoire juive américaine.

Berlin appartient à cette génération d’enfants du monde yiddish qui vont contribuer de manière disproportionnée à la création de la culture populaire des États-Unis. George et Ira Gershwin, Harold Arlen, Yip Harburg, Jerome Kern et bien d’autres suivront des itinéraires comparables : familles venues d’Europe orientale, enfance dans les quartiers juifs de New York, puis entrée dans Broadway, Hollywood et la chanson américaine.

Berlin ne fit pourtant pratiquement jamais carrière comme compositeur « juif ». Il écrivit en anglais, pour le grand public américain, et chercha très tôt à dépasser les limites de la communauté immigrée.

Cela ne signifie pas que le monde dont il venait disparut de son œuvre.

Dans ses premières chansons et ses numéros de vaudeville apparaissent régulièrement des personnages très reconnaissables du Lower East Side. En 1915, par exemple, il compose Cohen Owes Me 97 Dollars, l’histoire comique d’un vieux commerçant, Rosenthal, qui refuse presque de mourir avant qu’un certain Cohen ne lui ait remboursé les 97 dollars qu’il lui doit. Il écrivit aussi une chanson sur un chiffonnier nommé Moses, personnage directement issu de l’univers des petits métiers juifs new-yorkais.

Le yiddish lui-même affleure parfois. Berlin connaissait évidemment la langue du milieu dans lequel il avait grandi, même si l’anglais devint très vite sa langue professionnelle. Un projet de revue imaginé en 1939 prévoyait encore une scène dans laquelle des artistes censés célébrer la Saint-Patrick se disputaient leurs cachets en « pur yiddish ».

L’humour reposait précisément sur le contraste entre l’Amérique officielle représentée sur scène et le monde juif new-yorkais qui se cachait derrière le spectacle.

Ce jeu entre origine juive et identité américaine se retrouve de façon encore plus spectaculaire dans les deux chansons qui sont peut-être les plus célèbres de Berlin.

La première est God Bless America.

Berlin en écrit une première version en 1918 alors qu’il vient d’obtenir la citoyenneté américaine et sert dans l’armée. Il la met de côté pendant vingt ans, puis la reprend en 1938, au moment où le fascisme et la perspective d’une nouvelle guerre menacent l’Europe. Chantée par Kate Smith lors des cérémonies de l’Armistice, elle devient rapidement une sorte de second hymne national américain. Berlin dira qu’elle exprimait sa reconnaissance envers le pays qui avait accueilli sa famille.

Un Juif ayant fui l’Empire russe écrivait ainsi l’une des plus célèbres déclarations d’amour aux États-Unis.

Quelques années plus tard vient White Christmas.

La chanson est créée par Bing Crosby en 1941, puis utilisée dans le film Holiday Inn en 1942. Elle deviendra l’un des plus grands succès commerciaux de l’histoire de la chanson enregistrée. L’ironie a souvent été relevée : l’image devenue presque universelle du Noël américain traditionnel a été créée par un Juif du Lower East Side dont l’enfance avait fort peu ressemblé au décor de neige, de sapins et de maisons familiales décrit dans la chanson.

Mais ce paradoxe est peut-être moins étrange qu’il n’y paraît.

Les enfants des immigrés juifs ne se contentaient pas d’adopter la culture américaine : ils participaient à sa fabrication. Broadway, Tin Pan Alley et plus tard Hollywood devinrent des lieux où des hommes et des femmes issus de familles juives européennes contribuèrent à inventer une image commune de l’Amérique dans laquelle chacun pouvait se reconnaître.

La vie privée de Berlin illustra elle aussi les transformations de cette génération.

En 1926, il épouse Ellin Mackay, fille d’un très riche industriel catholique irlandais. Le mariage provoque un véritable scandale social et familial. Le père d’Ellin tente de s’y opposer ; parallèlement, la presse juive, notamment la presse yiddish, suit passionnément l’affaire et débat des conséquences d’un mariage mixte aussi spectaculaire.

Berlin ne rompit pourtant jamais complètement avec son origine. Il resta associé à de nombreuses œuvres philanthropiques et juives, tout en devenant l’une des incarnations les plus visibles de l’assimilation réussie à l’américaine.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il produit la revue This Is the Army, dont les représentations servent à recueillir des fonds pour les secours de l’armée américaine. Le spectacle est joué aux États-Unis puis devant les soldats américains à travers le monde.

Lorsqu’Irving Berlin meurt le 22 septembre 1989, l’enfant du Lower East Side est depuis longtemps devenu une institution nationale. Son œuvre compte environ 1 500 chansons, auxquelles s’ajoutent comédies musicales et musiques de films.

Son parcours raconte ainsi autre chose que la réussite exceptionnelle d’un compositeur. Il montre comment une génération venue du monde yiddish a participé à l’élaboration d’une nouvelle culture américaine.

Israel Beilin avait grandi dans les rues yiddishophones du Lower East Side. Irving Berlin écrivit ensuite God Bless America et White Christmas.

Entre les deux noms, il y a une bonne partie de l’histoire des Juifs d’Amérique.