Le 23 septembre 1939, Sigmund Freud meurt à Londres, quelques semaines après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Il avait quatre-vingt-trois ans et avait dû quitter Vienne l’année précédente après l’Anschluss et la prise de contrôle de l’Autriche par les nazis.
On pourrait évidemment consacrer des pages à l’inventeur de la psychanalyse, à l’inconscient, au rêve, au refoulement ou au complexe d’Œdipe. Pour une éphéméride de Yiddish Pour Tous, un autre aspect mérite pourtant d’être regardé de plus près : la relation de Freud au judaïsme et, plus particulièrement, au monde yiddish dont il était issu sans vraiment en parler la langue.
Sigmund Freud naît le 6 mai 1856 à Freiberg, en Moravie, aujourd’hui Příbor en République tchèque, dans une famille juive. Son père, Jakob Freud, venait de Galicie. La famille s’installe à Vienne lorsque Sigmund est encore enfant. Il y passera l’essentiel de sa vie.
Freud n’était pas croyant. Il se définissait volontiers comme un « Juif sans Dieu » et son rapport à la religion fut souvent critique, parfois féroce. Mais cela ne signifie nullement qu’il se soit désintéressé de son identité juive. Au contraire, celle-ci prit une importance croissante dans une Vienne où l’antisémitisme était très présent. Freud expliqua lui-même qu’il s’était longtemps considéré culturellement comme allemand, jusqu’à ce que l’antisémitisme grandissant l’amène à se définir plus nettement comme juif.
Son rapport au yiddish, en revanche, est plus difficile à cerner.
On pourrait penser qu’un homme né dans une famille juive originaire de Galicie avait nécessairement grandi dans cette langue. Freud lui-même affirma pourtant le contraire. En 1930, le psychologue et yiddishiste américain Abraham Aaron Roback lui demanda directement s’il parlait, lisait ou au moins comprenait le yiddish. Freud répondit qu’il ne l’avait ni appris ni parlé.
Les historiens ont parfois supposé qu’il comprenait davantage de yiddish — et d’hébreu — qu’il ne voulait bien le reconnaître. Les éléments disponibles ne permettent cependant pas d’en faire une certitude.
Il y a pourtant beaucoup de yiddishkeit dans son univers.
Freud aimait les histoires et les plaisanteries juives et en utilise plusieurs dans son livre de 1905, Le Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient. Certaines sont directement issues du folklore des Juifs d’Europe orientale : histoires de shnorers, de marieurs, de voyageurs de Galicie, raisonnements absurdes qui tournent autour d’une dette, d’un repas ou d’une situation sociale.
L’un des exemples les plus célèbres met en scène deux Juifs qui se rencontrent dans une gare de Galicie. L’un demande à l’autre où il va.
« À Cracovie », répond celui-ci.
Et le premier s’indigne : « Tu me dis que tu vas à Cracovie pour que je croie que tu vas à Lemberg. Mais je sais que tu vas réellement à Cracovie. Alors pourquoi me mens-tu ? »
Freud y voyait un exemple particulièrement subtil du fonctionnement du mot d’esprit. Ses lecteurs reconnaissaient aussi immédiatement une forme familière d’humour juif.
Le shnorer occupe lui aussi une place de choix dans ces histoires. Freud rapporte notamment celle d’un mendiant auquel un riche bienfaiteur reproche d’avoir dépensé son argent dans un restaurant coûteux. Le shnorer s’étonne : lorsqu’il n’a pas d’argent, il ne peut pas manger du saumon à la mayonnaise ; lorsqu’il en a, on lui reproche d’en manger. Alors quand, exactement, pourra-t-il manger du saumon à la mayonnaise ?
Derrière l’absurdité apparente se cache toute une logique sociale. Le shnorer ne se considère pas nécessairement comme un simple bénéficiaire de la charité. Dans l’univers traditionnel juif, il peut aussi estimer qu’en acceptant l’aumône il permet au donateur d’accomplir la mitsva de tsedaka. Son impertinence devient alors presque une revendication de dignité : il ne demande pas à être humilié en échange de ce qui constitue aussi une obligation religieuse pour celui qui donne.
Freud était particulièrement sensible à ce type de renversement logique, dans lequel celui qui semble occuper la position la plus faible finit par prendre l’avantage.
Plus surprenante encore est l’histoire de Freud en yiddish.
Au moment où la psychanalyse devient un phénomène intellectuel international, des intellectuels juifs d’Europe orientale veulent rendre ses textes accessibles aux lecteurs de langue yiddish. Parmi eux se trouve une figure bien connue du monde yiddish : Max Weinreich, futur auteur de la monumentale Histoire de la langue yiddish et l’un des fondateurs du YIVO.
Weinreich entreprend de traduire en yiddish les Leçons d’introduction à la psychanalyse. Le projet ne sera jamais complètement achevé, mais une partie paraît effectivement. Freud, qui ne pouvait pourtant pas lire la traduction, accueille favorablement l’entreprise. Il rédige même une préface destinée à l’édition yiddish et renonce à percevoir des droits d’auteur sur les traductions en yiddish et en hébreu.
Le paradoxe est assez joli : Freud ne lisait pas le yiddish, mais Freud était lu en yiddish.
Pour Weinreich et les intellectuels du YIVO, traduire Freud représentait bien davantage qu’un simple travail linguistique. Il s’agissait aussi de démontrer que le yiddish était capable d’exprimer les idées les plus modernes et les concepts scientifiques les plus complexes. La psychanalyse devait pouvoir entrer dans la mame-loshn comme y entraient déjà la sociologie, l’histoire, la médecine ou la philosophie.
En 1930, Freud accepte même de devenir membre du présidium du YIVO, l’Institut scientifique juif fondé à Vilna cinq ans plus tôt. Le geste est symboliquement important : l’un des intellectuels les plus célèbres d’Europe apporte ainsi son soutien à une institution qui entend faire du yiddish une langue de recherche et de culture scientifique moderne.
Le monde yiddish s’intéressa d’ailleurs passionnément à Freud. À l’occasion de son quatre-vingtième anniversaire, en 1936, Max Weinreich publia dans le Forverts une série d’articles sur lui. La rédaction jugea prudent de préciser que l’intérêt porté à Freud ne signifiait pas nécessairement qu’elle approuvait la psychanalyse, dont beaucoup de lecteurs se méfiaient encore.
Le rapport de Freud au judaïsme devint encore plus explicite — et plus polémique — dans les dernières années de sa vie.
Son dernier grand ouvrage, Moïse et le monothéisme, paraît en 1939, quelques mois avant sa mort. Freud y avance une thèse qui ne pouvait qu’ébranler nombre de ses lecteurs juifs : Moïse n’aurait pas été hébreu, mais égyptien, peut-être lié au monothéisme instauré par le pharaon Akhenaton. Après la disparition de ce culte, il aurait transmis cette religion aux Hébreux avant d’être finalement assassiné par eux. Freud interprète ensuite l’histoire du judaïsme comme le retour, après une longue période de refoulement, de la mémoire de ce meurtre.
Ces hypothèses historiques ont été largement rejetées par les spécialistes de la Bible et de l’histoire des religions. Mais c’est moins comme reconstitution historique que le livre a continué d’intéresser : Freud appliquait à l’histoire d’un peuple les mécanismes de refoulement, de traumatisme et de retour du refoulé qu’il avait élaborés pour les individus.
Le livre provoqua naturellement de vives réactions dans certains milieux juifs. Freud en avait parfaitement conscience. Publier, en 1939, un ouvrage qui commençait pratiquement par retirer au peuple juif celui qu’il considérait comme son grand législateur pouvait sembler singulièrement provocateur, alors même que les Juifs d’Allemagne et d’Autriche subissaient les persécutions nazies. Freud hésita d’ailleurs longtemps avant de faire paraître le texte dans son intégralité.
Le paradoxe est révélateur de son rapport au judaïsme. Freud pouvait affirmer avec force son identité juive tout en refusant que cette appartenance l’empêche de soumettre les récits fondateurs du judaïsme au même examen critique que n’importe quel autre objet.
Moïse et le monothéisme est ainsi moins le livre d’un homme qui se détourne du judaïsme que celui d’un intellectuel qui, jusqu’à la fin de sa vie, continua à se demander ce que signifiait être juif.
En mars 1938, l’Allemagne nazie annexe l’Autriche. Freud, déjà âgé et gravement malade, hésite longtemps avant de partir. Sa fille Anna est interrogée par la Gestapo. Grâce notamment aux démarches de ses proches et de la princesse Marie Bonaparte, la famille obtient finalement l’autorisation de quitter Vienne et gagne Londres en juin 1938.
Freud emporte avec lui une partie de sa bibliothèque et de ses objets familiers. Parmi ses livres figurent également des traductions yiddish et hébraïques de ses œuvres.
Il meurt dans sa maison londonienne le 23 septembre 1939.
Sigmund Freud n’était donc pas un intellectuel yiddish au sens propre du terme. Il écrivait en allemand, déclarait ne pas parler le yiddish et appartenait culturellement à la bourgeoisie germanophone de Vienne.
Mais il aimait les vitsn juifs, les utilisait pour comprendre les mécanismes de l’esprit, soutenait le YIVO et voyait ses propres ouvrages traduits dans une langue qu’il disait ne pas connaître.
Autour du Freud viennois existait ainsi un autre Freud : celui que le monde yiddish lisait, traduisait, discutait et, à sa manière, considérait comme l’un des siens.
