Le 26 septembre 1940, Walter Benjamin arrive à Portbou, petit port catalan accroché à la frontière franco-espagnole. Il vient de franchir les Pyrénées à pied depuis Banyuls, épuisé, avec un petit groupe de réfugiés conduits par Lisa Fittko. Derrière eux, la France de Vichy ; devant eux, l’Espagne franquiste, puis, espèrent-ils, Lisbonne et l’Amérique.
Benjamin possède un visa américain, mais il lui manque l’autorisation de sortie du territoire français. Les autorités espagnoles annoncent au groupe qu’il sera refoulé le lendemain. Dans la nuit, Benjamin absorbe une forte dose de morphine. Il meurt à Portbou dans les heures qui suivent. Les sources hésitent encore entre le 26 et le 27 septembre pour dater précisément sa mort.
Cette fin tragique pourrait suffire à faire de Walter Benjamin l’une des figures emblématiques de l’intellectuel juif européen pourchassé par le nazisme. Mais son rapport au judaïsme fut beaucoup moins simple qu’une identité imposée par la persécution.
Né en 1892 dans une famille juive aisée et largement assimilée de Berlin, Benjamin ne fut ni un penseur religieux au sens classique ni un militant sioniste. Le judaïsme fut néanmoins l’un des fils souterrains de toute son œuvre.
Ce fil passe d’abord par Gershom Scholem. Les deux hommes se rencontrent en 1915 et entretiennent ensuite, pendant un quart de siècle, une amitié intellectuelle extraordinairement féconde. Scholem, qui se tourne résolument vers l’étude du judaïsme, de l’hébreu et de la Kabbale avant de s’installer à Jérusalem, pousse constamment Benjamin à approfondir sa propre relation à la tradition juive. Benjamin apprend quelque temps l’hébreu et envisage même, sans jamais franchir le pas, de rejoindre Scholem en Palestine. Leurs chemins divergent, mais leur dialogue ne cessera pratiquement jamais.
C’est aussi par Scholem que Benjamin découvre plus profondément la mystique juive. Elle laisse dans son œuvre des traces parfois discrètes, parfois éclatantes. Chez lui, le vocabulaire du matérialisme marxiste peut côtoyer celui de la rédemption, de la révélation ou du messianisme. Son célèbre texte sur le tableau de Paul Klee Angelus Novus, dans les Thèses sur le concept d’histoire, en fournit peut-être l’exemple le plus saisissant : l’« ange de l’histoire » regarde vers les ruines du passé tandis qu’une tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir. La pensée révolutionnaire et une conception presque messianique de l’histoire y deviennent impossibles à séparer complètement. L’influence de son dialogue avec Scholem et de sa fréquentation de la tradition juive est aujourd’hui largement reconnue dans l’interprétation de ces textes.
Benjamin appartient ainsi à cette génération d’intellectuels juifs germanophones pour lesquels l’assimilation n’avait pas effacé la question juive, mais l’avait transformée en interrogation. Kafka, qu’il lut passionnément, fut l’un des terrains de cette réflexion. Comme chez Kafka, le judaïsme de Benjamin n’est presque jamais celui d’une affirmation simple : il apparaît plutôt sous la forme de fragments, de souvenirs, de textes à déchiffrer, d’une tradition dont le sens semble à la fois perdu et toujours attendu.
Quelques heures après avoir atteint Portbou, Walter Benjamin disparaissait à quarante-huit ans, laissant derrière lui une œuvre en grande partie dispersée et un immense chantier inachevé, le Livre des passages. Gershom Scholem allait jouer un rôle essentiel dans la conservation et la transmission de ses écrits ; il dédiera d’ailleurs à Benjamin son grand ouvrage sur la mystique juive.
Portbou n’a pas oublié celui qui y trouva sa dernière frontière. Le mémorial Passatges, créé par Dani Karavan, domine aujourd’hui la Méditerranée près du cimetière où une plaque rappelle Walter Benjamin.
Et, singulière rencontre du calendrier, du 25 au 27 septembre 2026, la ville accueille précisément son XVIIIe Colloque international Walter Benjamin. Ce 26 septembre, quatre-vingt-six ans après sa dernière traversée, un hommage lui est rendu au cimetière de Portbou.
