Le 25 septembre 1913, selon le calendrier julien alors en vigueur dans l’Empire russe — le 8 octobre dans notre calendrier grégorien — s’ouvre à Kiev l’un des procès les plus retentissants de l’histoire juive moderne : celui de Menahem Mendel Beilis, accusé d’avoir assassiné un enfant chrétien afin d’utiliser son sang à des fins rituelles.
La date possède une singulière résonance. Six cent soixante ans plus tôt, le 25 septembre 1253, le pape Innocent IV adressait un mandat destiné à protéger les Juifs de Wurtzbourg contre les violences dont ils étaient menacés. Et ce même pape avait, dès 1247, condamné explicitement l’accusation de meurtre rituel portée contre les Juifs : il dénonçait comme mensongère l’affirmation selon laquelle ils tueraient un enfant chrétien à Pessah pour en partager le cœur ou le sang, et ordonnait que les mesures prises contre eux sur la foi de telles accusations soient annulées. Certains textes ultérieurs attribuent également à ses interventions la menace d’excommunication contre ceux qui propageraient cette calomnie.
Ainsi, au XIIIe siècle déjà, la papauté avait officiellement dénoncé comme fausse une accusation qui, plus de six siècles et demi plus tard, allait pourtant être présentée devant un tribunal de l’Empire russe comme une hypothèse digne d’être examinée.
Deux ans avant le procès, en mars 1911, le corps mutilé d’un garçon de douze ans, Andreï Iouchtchinski, avait été découvert dans une grotte des environs de Kiev. Presque immédiatement, la presse monarchiste et les organisations d’extrême droite des Cent-Noirs désignèrent les Juifs. Des tracts distribués lors des funérailles affirmaient que l’enfant avait été victime d’un meurtre rituel.
L’enquête policière s’orienta pourtant rapidement dans une tout autre direction : vers un milieu criminel gravitant autour de Vera Tcheberiakh, une femme connue de la police et dont le fils fréquentait la victime.
Mais cette piste criminelle ordinaire ne convenait pas à ceux qui voulaient faire de l’affaire un procès du judaïsme. Sous la pression des milieux antisémites et avec l’intervention du ministre de la Justice Ivan Chtcheglovitov, l’enquête fut réorientée. Il fallait un accusé juif. Ce fut Beilis.
Il avait pourtant tout du coupable improbable. Né dans une famille juive traditionnelle, ancien soldat de l’armée russe, père de cinq enfants, il était employé comme contremaître dans une briqueterie située près du lieu où avait été retrouvé le corps. Il travaillait régulièrement le shabbat et entretenait de bonnes relations avec les employés chrétiens de l’entreprise. Rien ne le rattachait à l’enfant assassiné.
Un témoignage particulièrement fragile suffit néanmoins à provoquer son arrestation en juillet 1911. Beilis allait passer plus de deux années en prison avant d’être jugé.
L’affaire change alors de dimension. Ce n’est bientôt plus seulement Mendel Beilis qui se trouve au banc des accusés. C’est, implicitement, le judaïsme lui-même.
L’accusation tente en effet de démontrer deux choses : d’abord qu’il existerait dans la tradition juive une pratique du meurtre rituel ; ensuite que Beilis en aurait été l’exécutant. Une partie considérable des débats ne porte donc pas sur ce qu’aurait fait l’accusé, mais sur le Talmud, la Kabbale, les lois alimentaires juives et la prétendue utilisation du sang par les Juifs.
Le principal « expert » de l’accusation est un prêtre catholique lituanien, Justinas Pranaitis, auteur d’un ouvrage antisémite prétendant révéler les secrets du Talmud. Son témoignage tourne pourtant au désastre. Interrogé par la défense sur des notions élémentaires de la littérature rabbinique qu’il prétend connaître, il se révèle incapable d’y répondre correctement. Des spécialistes chrétiens de l’hébreu et du judaïsme réfutent méthodiquement l’existence d’une doctrine juive permettant l’emploi rituel du sang. Le rabbin de Moscou Jacob Mazeh démontre de son côté les contresens et les falsifications utilisés contre les textes juifs.
La contradiction est d’autant plus flagrante que l’interdiction de consommer du sang constitue précisément l’une des prescriptions les plus insistantes de la loi juive. L’accusation de meurtre rituel, apparue dans l’Europe chrétienne médiévale et fréquemment associée à Pessah, avait néanmoins provoqué pendant des siècles procès, persécutions et massacres.
Le cas Beilis montre donc quelque chose d’essentiel : une légende peut avoir été réfutée par des théologiens, des souverains, des papes et des savants pendant des siècles sans pour autant disparaître lorsqu’elle demeure politiquement utile.
Autour du tribunal, l’affaire prend une dimension internationale. Des écrivains, des universitaires, des religieux et des juristes protestent en Russie et à l’étranger. Maxime Gorki et Vladimir Korolenko figurent parmi les intellectuels russes qui dénoncent publiquement l’accusation. Korolenko suit le procès et lui consacre de nombreux articles. En Allemagne, en Grande-Bretagne, en France et aux États-Unis, des savants et des personnalités publiques interviennent pour démontrer l’absurdité de la vieille accusation.
La défense de Beilis réunit quelques-uns des avocats les plus réputés de l’Empire russe, parmi lesquels Oscar Gruzenberg, Vassili Maklakov et Nikolaï Karabtchevski. Peu à peu, l’édifice de l’accusation se fissure. Les témoins essentiels se contredisent. Les éléments matériels manquent. Les soupçons pesant sur l’entourage de Vera Tcheberiakh deviennent difficiles à dissimuler. Même les témoignages sur lesquels reposait l’arrestation de Beilis s’effondrent à l’audience.
Après plus d’un mois de débats, le jury rend son verdict : Mendel Beilis est acquitté.
Mais le verdict possède une étrange ambiguïté. Les jurés reconnaissent que l’enfant a bien été tué dans certaines des circonstances décrites par l’accusation, tout en déclarant que Beilis n’en est pas l’auteur. Cette formulation permet aux partisans du meurtre rituel de prétendre que le procès aurait innocenté l’homme sans réfuter entièrement l’accusation portée contre les Juifs.
Juridiquement, Beilis est libre. Politiquement, le poison que l’affaire avait répandu ne disparaît pas avec lui.
Beilis quitte ensuite la Russie avec sa famille, séjourne en Palestine puis s’installe aux États-Unis. Il racontera son épreuve dans ses mémoires, publiés notamment en yiddish.
Des décennies plus tard, l’affaire inspirera à Bernard Malamud son roman The Fixer.
Mais le rapprochement des deux 25 septembre reste peut-être le plus saisissant.
En 1253, sous le pontificat d’Innocent IV, l’Église romaine intervient pour protéger des Juifs persécutés, quelques années après que le pape a solennellement dénoncé la calomnie du meurtre rituel.
En 1913, dans une capitale de province de l’Empire russe, un tribunal consacre plus d’un mois à déterminer si cette même légende médiévale pourrait être vraie.
Plus de six siècles s’étaient écoulés.
Beilis fut acquitté. La légende, elle, avait survécu.
