Quand les Fugs enregistrent « Nothing » en 1965, un de leurs deux fondateurs chante sur une mélodie qu’il connaît depuis l’enfance. Elle vient du Lower East Side yiddish, et parle de pommes de terre. Tuli Kupferberg, né à New York le 28 septembre 1923, y a simplement remplacé le menu par le néant. Poète, dessinateur, éditeur, pacifiste et agitateur, il deviendra à plus de quarante ans une figure du rock underground. Sous le trublion de la contre-culture, il restait un enfant du monde yiddish.
Cannon Street, années 1920
Naphtali Kupferberg naît dans le Lower East Side, sur Cannon Street. Ses parents, juifs hassidiques originaires de Galicie, parlent yiddish à la maison. Il gardera le souvenir de la culture populaire juive et du théâtre yiddish de son enfance.
Le quartier bouillonne. Synagogues, boutiques et journaux yiddish y côtoient socialistes, communistes, trotskystes, anarchistes et syndicalistes, qui s’affrontent dans les salles de réunion et parfois sur les trottoirs. La Grande Dépression le marque. Adolescent, il fréquente les milieux radicaux ; étudiant au Brooklyn College pendant la guerre, il traverse toutes les chapelles de la gauche new-yorkaise.
La religion, elle, ne le retient pas. Il s’en éloigne très tôt sans jamais rompre avec la culture yiddish, paradoxe que relèvera Tablet à sa mort. Chez lui, la yiddishkeit n’a rien d’une fidélité doctrinale : elle passe par une façon de plaisanter, de retourner une formule, de faire exploser le sérieux d’un discours officiel. C’est l’esprit du vits.
Un saut, une revue, un réseau
Diplômé en 1944, Kupferberg enchaîne les petits boulots et gagne les quartiers bohèmes de Manhattan, où naît la Beat Generation. En 1958, il lance la revue Birth, puis Birth Press, qui publie Allen Ginsberg, Diane di Prima, LeRoi Jones ou Ted Joans. Ses archives et celles de sa compagne, Sylvia Topp, conservées à la Fales Library de l’université de New York, en attestent l’ampleur.
Il est aussi entré dans la légende avant de monter sur scène. On l’identifie à l’homme que Ginsberg évoque dans Howl : celui qui aurait sauté du pont de Brooklyn avant de disparaître dans Chinatown. Kupferberg affirmait avoir en réalité sauté du Manhattan Bridge, au milieu des années 1940. Il avait survécu, grièvement blessé.
Chez lui, poésie et vie quotidienne se confondent. Petits livres autoédités, collages, dessins et aphorismes détournés, ses perverbs (« proverbes pervertis »), reposent sur un même principe : prendre les mots au sérieux juste assez longtemps pour les retourner contre ceux qui les emploient.
Les Fugs, ou la poésie amplifiée
En 1964, il rencontre Ed Sanders, autre poète du Lower East Side et fondateur de la librairie Peace Eye Bookstore. Ensemble, ils créent les Fugs, dont le nom reprend l’euphémisme que Norman Mailer avait employé pour fuck dans Les Nus et les Morts.
Ce n’est pas un groupe de rock ordinaire. Sanders et Kupferberg sont des poètes qui découvrent ce que l’électricité peut faire pour la satire. Leur répertoire mêle poésie beat, chansons populaires, rock rudimentaire, provocation sexuelle, pacifisme et charge politique. Avec la guerre du Vietnam, ils deviennent l’une des voix de la contre-culture.
Kupferberg a une quarantaine d’années, au milieu de musiciens de vingt ans. Il ne joue jamais les stars : sur scène, il reste le poète comique des cafés du Village. Son texte le plus célèbre de l’époque, 1001 Ways to Beat the Draft (1966, avec Robert Bashlow), est un catalogue délibérément absurde de façons d’échapper à la conscription. Sa méthode y est déjà à l’œuvre : pousser la logique d’un système jusqu’à la bouffonnerie.
« Bulbes » devient « Nothing »
Sur le premier album du groupe (1965), « Nothing » emprunte sa mélodie à « Bulbes », chanson yiddish sur les pommes de terre :
Zuntik bulbes, montik bulbes,
dinstik un mitvokh bulbes…
Dimanche des pommes de terre, lundi des pommes de terre, mardi et mercredi, encore des pommes de terre. La chanson traditionnelle fait rire de la monotonie de la misère. Kupferberg garde la structure et supprime les pommes de terre :
Monday — nothing.
Tuesday — nothing.
Wednesday and Thursday — nothing.
Vient ensuite une longue litanie où politiciens, philosophes, idéologies, argent, amour, religion et célébrités passent tour à tour à la moulinette du « rien ».
Pour l’une des chansons emblématiques du groupe, Kupferberg n’est pas allé chercher loin. Il a repris une mélodie de son enfance ashkénaze et en a transposé le ressort comique dans le New York des années 1960.
C’est une transmission sans programme ni proclamation. Née dans la pauvreté juive d’Europe orientale, « Bulbes » traverse l’Atlantique, entre dans l’oreille d’un enfant du Lower East Side, et resurgit quatre décennies plus tard en chanson anarchiste devant le public de la contre-culture. Entre bulbes et gornisht, la distance est courte.
Une certaine manière de ne rien respecter
Il serait abusif de ramener Kupferberg à ses origines. Ses références vont de William Blake aux anarchistes, des Beats à la culture populaire américaine, et il aurait sans doute été le premier à se moquer d’une telle réduction. Mais on ne comprend pas son humour sans la matrice yiddish qui l’a formé. Il ne s’agit pas de dire que chacune de ses blagues est « juive », mais de reconnaître une parenté de méthode : la méfiance envers les grands mots, le goût du paradoxe, la logique poussée jusqu’à l’absurde, le refus de respecter quelqu’un pour la seule fonction qu’il occupe.
Il visait aussi bien les institutions juives que toutes les autres, et son pacifisme comme son anarchisme passaient avant toute allégeance communautaire. Reste que le vocabulaire, les mélodies et certains réflexes comiques de sa culture d’origine remontaient régulièrement à la surface.
Jusqu’au bout, en train de produire
Les Fugs se séparent à la fin des années 1960, se reforment dans les années 1980. Kupferberg, lui, n’arrête jamais : poèmes, dessins, collages, théâtre, télévision locale. Il reste jusqu’à un âge avancé une figure de l’East Village, et ses archives occupent aujourd’hui des dizaines de mètres de rayonnages. Très âgé, il diffuse encore ses dessins et ses perverbs sur YouTube, comme si le web avait simplement pris la place des feuilles ronéotypées de la bohème des années 1950.
Il meurt à New York le 12 juillet 2010, à 86 ans, après plusieurs accidents vasculaires cérébraux. Ed Sanders, son compagnon de route depuis près d’un demi-siècle, lui survit.
Il laisse une œuvre inclassable, parce qu’il a passé sa vie à refuser les classements : poète devenu chanteur, intellectuel devenu amuseur, Juif yiddishophone devenu anarchiste irréligieux, beat devenu rocker, puis, à plus de quatre-vingts ans, vidéaste sur Internet.
Et pour retrouver le fil, il suffit de revenir à cette chanson : Montik — gornisht. Dinstik — gornisht… La vieille mélodie de « Bulbes » avait quitté le shtetl, traversé l’Atlantique, grandi dans le Lower East Side, et fini par devenir, entre les mains de Tuli Kupferberg, l’un des hymnes les plus étranges de la contre-culture américaine.
Une assez belle aventure pour quelques pommes de terre.
