30 septembre 1928 — Naissance à Sighet d’Elie Wiesel, dont on a trop oublié qu’il fut d’abord écrivain yiddish.

Avant Auschwitz, avant le Nobel, il y eut Sighet : un monde de prières, de livres, de hassidisme et de yiddish que Wiesel n’oublia jamais. Le public le connaît surtout comme un écrivain français, puis comme une grande voix anglophone. Pourtant, son œuvre yiddish fut considérable — et la version française de son premier récit en a profondément déplacé l’accent.

Elie Wiesel naît le 30 septembre 1928 à Sighet, en Transylvanie. Dans sa famille, on parle surtout yiddish, mais aussi hongrois, allemand et roumain. Son grand-père maternel, Reb Dodye Feig, est un hassid profondément pieux. Son père, Shlomo, commerçant religieux mais ouvert au monde, tient à ce que son fils étudie aussi l’hébreu moderne et découvre la littérature contemporaine.

Bien plus tard, Wiesel dira que lorsqu’il pense à son enfance, il pense en yiddish ; pour la littérature et la philosophie, sa langue est devenue le français.

Après la guerre, installé à Paris, il écrit pour la presse yiddish. À la fin des années 1940, il collabore à Tsien un kamf, où paraît en 1949 son récit « A bagegenish » (« Une rencontre »), puis à Unzer vort, Der veg et Teater-shpigl.

À vingt-deux ans, il devient le principal rédacteur de cette revue consacrée au théâtre. Ses débuts littéraires sont donc yiddish, avant que le français ne devienne sa principale langue d’écriture.

C’est en yiddish qu’il rédige d’abord le récit de la déportation et des camps. Le manuscrit initial, très long, est abrégé avant de paraître à Buenos Aires en 1956 sous le titre Un di velt hot geshvign — « Et le monde se taisait ».

Pour l’édition française, Jérôme Lindon propose des corrections détaillées et Wiesel lui accorde une grande latitude. Wiesel expliquera ensuite qu’aucun éditeur n’aurait accepté le texte intégral.

La Nuit, publiée en 1958, n’en est pas une simple traduction raccourcie : plusieurs passages et formulations en modifient le propos. La première édition anglaise est ensuite traduite du français, et non du yiddish.

La dédicace donne un exemple immédiat de ce déplacement. Dans le texte yiddish, Wiesel nomme sa mère Sarah, son père Shlomo et sa sœur Tsipora, « tués par les meurtriers allemands ». La dédicace française conserve les noms des proches, mais efface la désignation des assassins.

L’ouverture yiddish, elle aussi absente de La Nuit, évoquait la foi, la confiance en l’homme et l’illusion que chaque être portait une étincelle divine.

Le texte français s’ouvre autrement et place davantage au centre le parcours du jeune narrateur et sa confrontation au silence de Dieu.

La différence est encore plus nette dans le récit de l’après-guerre. Dans le texte yiddish, des jeunes Juifs se rendent à Weimar pour trouver des vêtements et des pommes de terre, mais aussi pour agresser des femmes allemandes. Le récit identifie les uns comme Juifs et les autres comme Allemandes, dans un passage consacré à une vengeance qui, selon lui, n’a pas été accomplie.

La version française supprime ces identifications et atténue cette formulation.

Surtout, le texte yiddish continue après la scène du miroir : Wiesel raconte qu’il le brise, puis dénonce l’Allemagne redevenue souveraine, les criminels nazis restés impunis et le déni du génocide.

La Nuit s’achève, elle, sur le regard du survivant qui découvre son visage de cadavre.

Le récit yiddish lance une accusation politique contre le monde d’après-guerre ; le texte français se referme sur une image intérieure de la survivance.

Naomi Seidman analyse ces écarts comme un déplacement de la colère du survivant, dirigée dans le yiddish contre le monde et l’indifférence humaine, vers le silence de Dieu dans la version française. C’est son interprétation de l’effet produit par les deux textes ; elle ne permet pas d’attribuer chaque changement à Lindon ni d’affirmer une intention commune de l’éditeur et de l’auteur.

La parution de La Nuit en 1958 s’inscrit aussi dans une période où la réconciliation franco-allemande prend une place grandissante dans la politique européenne. En septembre, Charles de Gaulle reçoit Konrad Adenauer à Colombey-les-Deux-Églises ; cette rencontre ouvre une relation personnelle étroite entre les deux dirigeants.

Dans le même temps, en Allemagne fédérale, de nombreux fonctionnaires ayant servi sous le régime nazi retrouvent leur place dans l’administration, la justice et d’autres institutions.

Une loi de 1951, prise en application de l’article 131 de la Loi fondamentale, garantit des droits aux anciens fonctionnaires ; les recherches sur les ministères fédéraux montrent une forte continuité du personnel.

Ce n’est pas pour autant une année sans poursuites : le procès d’Ulm contre d’anciens membres d’un Einsatzkommando et la création, en novembre, du Centre central d’enquête de Ludwigsburg marquent un début de relance judiciaire, encore limité.

Ce contexte donne à la dénonciation du déni et de l’impunité présente dans le texte yiddish une résonance particulière, sans qu’il soit nécessaire d’en déduire quoi que ce soit sur les intentions de Lindon.

La réécriture française n’a pas mis fin à l’activité de Wiesel en yiddish. À New York, il écrit pour le Forverts, le Morgen-zhurnal et Der Amerikaner.

Entre 1956 et 1967, une bibliographie recense plus de mille articles signés Eliezer Wiesel dans le Forverts et une vingtaine de chroniques littéraires publiées sous le pseudonyme Elisha Karmeli. Il y traite de littérature, de voyages, de l’actualité et de la vie juive.

Des romans paraissent en feuilleton : Shtile heldn (« Héros silencieux ») dans Der Amerikaner, puis Elisha dans le Forverts et Naye yidish tsaytung. Il écrit également une pièce en yiddish, Di shvartse khupe, et publie dans la revue littéraire Di goldene keyt jusqu’en 1988.

Wiesel disait pouvoir écrire un article en yiddish, mais pas un livre ; il présentait Un di velt hot geshvign comme son livre yiddish, écrit par « devoir sentimental ». Il ne faut pas entendre cette formule comme un abandon de la langue : ses articles, ses chroniques, ses feuilletons et sa pièce montrent une pratique prolongée. Mais ses livres les plus connus paraissent surtout en français, puis circulent largement en anglais. Le public connaît ainsi l’auteur de La Nuit et ses œuvres traduites, tandis que sa longue contribution à la presse et à la littérature yiddish reste beaucoup moins visible.