Jerome Wilson Rabinowitz naquit à New York le 11 octobre 1918 et grandit à Weehawken, dans le New Jersey.
Privé de la possibilité de faire des études universitaires en raison de la Grande Dépression, il commença sa carrière comme danseur dans la troupe expérimentale de Gluck Sandor. George Balanchine l’engagea ensuite dans le corps de ballet de deux spectacles de Broadway.
Peu après, il entra au Ballet Theatre, qui deviendrait plus tard l’American Ballet Theatre. Il y bénéficia de l’enseignement de chorégraphes tels que Mikhaïl Fokine, Antony Tudor et Agnes de Mille, et se fit remarquer dans plusieurs rôles, notamment celui de Petrouchka, dans le ballet de Fokine.
Mais le répertoire du Ballet Theatre, fortement marqué par l’influence russe, lui semblait étouffant.
« Je me disais : pourquoi ne pourrions-nous pas danser sur des sujets américains ? Pourquoi ne pourrions-nous pas parler de notre manière de danser aujourd’hui, de ce que nous sommes ? », expliqua-t-il plus tard.
Il fit appel à un jeune compositeur américain encore inconnu, Leonard Bernstein, pour écrire la musique d’un ballet qu’il avait imaginé, Fancy Free. Inspiré par le jazz, ce spectacle racontait les aventures de trois marins en permission à terre. Lors de sa création, le 22 avril 1944, le public rappela les artistes vingt-deux fois.
Huit mois plus tard, Robbins et ses collaborateurs transformèrent ce ballet en une comédie musicale, On the Town, qui remporta un immense succès à Broadway et repoussa les limites de ce que ce genre de spectacle pouvait accomplir.
Bientôt, Robbins collabora avec toutes les grandes figures du théâtre musical et, avec des spectacles comme Billion Dollar Baby et High Button Shoes, manifesta un talent apparemment inépuisable pour associer la caractérisation des personnages, la comédie et l’art de raconter une histoire par la danse.
En 1948, il renoua avec Balanchine, qui venait de fonder le New York City Ballet avec Lincoln Kirstein. Il y conquit le public par ses interprétations dans Le Fils prodigue de Balanchine, Tyl Ulenspiegel et d’autres ballets, mais aussi par les chorégraphies novatrices, centrées sur les personnages, qu’il créa pour des œuvres comme The Guests, Age of Anxiety et The Cage.
Il continua également à créer pour Broadway des chorégraphies couronnées de succès et, avec Le Roi et moi, fit ses premiers pas à Hollywood.
Mais au milieu de cette réussite, Robbins se retrouva emporté dans la tourmente du maccarthysme. Ancien membre du Parti communiste, il subit des pressions du FBI pour qu’il révèle les noms de ses anciens camarades du parti lors des auditions organisées par la Commission des activités antiaméricaines de la Chambre des représentants (HUAC).
Pendant trois ans, il résista. Mais, menacé de voir son homosexualité révélée publiquement, il finit par accepter de témoigner devant la commission et dénonça huit personnes.
L’une d’elles, l’actrice Madeleine Lee Gilford, aujourd’hui décédée, raconta qu’à la suite de cette dénonciation, son mari, l’acteur Jack Gilford, et elle-même « n’avaient plus trouvé aucun travail à la télévision ni au cinéma et avaient vécu essentiellement grâce aux allocations de chômage ».
Robbins, quant à lui, ne parla jamais publiquement de son témoignage. Dans son journal, il écrivit : « Peut-être ne parviendrai-je jamais à me libérer véritablement de toute cette culpabilité. »
S’il trouva un moyen de s’en libérer, ce fut dans son travail.
Après son témoignage devant la HUAC, il créa plusieurs de ses ballets les plus emblématiques, notamment Afternoon of a Faun (L’Après-midi d’un faune) et The Concert, tous deux conçus pour la ballerine Tanaquil Le Clercq. Il élargit également son champ d’activité au théâtre, ajoutant la mise en scène à la chorégraphie avec des spectacles comme The Pajama Game, Peter Pan et Bells Are Ringing.
En 1957, il réunit son ancien collaborateur Leonard Bernstein, le dramaturge Arthur Laurents et un jeune parolier débutant, Stephen Sondheim, pour transposer Roméo et Juliette dans les rues de New York, alors marquées par les affrontements entre bandes rivales.
Le résultat fut West Side Story, un spectacle conçu, chorégraphié et mis en scène par Robbins.
Comme le déclara l’ancien critique théâtral Frank Rich : « C’était comme si, pour la première fois, quelque chose de moderne et de nouveau faisait irruption dans l’univers commercial de Broadway. »
Robbins coréalisa également avec Robert Wise l’adaptation cinématographique de West Side Story. Bien qu’il ait été écarté avant la fin du tournage, son perfectionnisme ayant provoqué de graves dépassements budgétaires, il remporta néanmoins deux des dix Oscars attribués au film : l’un pour la coréalisation, l’autre pour la chorégraphie.
Le succès de West Side Story fut suivi d’une série de triomphes à Broadway.
Robbins assura la mise en scène et la chorégraphie de Gypsy (1959), avec Ethel Merman dans le rôle principal, et supervisa les productions de A Funny Thing Happened on the Way to the Forum (1962), avec Zero Mostel, et de Funny Girl (1964), avec Barbra Streisand.
En 1964, il mit en scène et chorégraphia Fiddler on the Roof (Un violon sur le toit), qui devint la comédie musicale ayant connu la plus longue série de représentations de son époque.
Le spectacle faisait revivre le shtetl, ses familles, ses rites et les changements qui bouleversent leur existence. Son père, présent dans la salle, fut profondément touché par la façon dont son fils avait fait revivre les traditions de sa jeunesse. Il y avait là un retour aux sources qui ne ressemblait pas à une simple réconciliation : Robbins avait transformé cet héritage en théâtre américain, accessible à un public bien plus large que celui qui connaissait déjà l’œuvre de Sholem Aleichem.
Ce devait également être sa dernière comédie musicale. Mais Robbins continua à repousser les limites de son art. À la fin des années 1960, il explora les possibilités du théâtre expérimental avec l’American Theatre Lab, puis effectua un retour triomphal et enthousiaste au ballet avec des œuvres comme Les Noces, Dances at a Gathering, Goldberg Variations, Glass Pieces et bien d’autres.
Bien que son travail lui ait valu quarante-huit distinctions prestigieuses, Robbins éprouvait rarement de la satisfaction devant ses propres succès.
Comme le remarqua Mikhaïl Barychnikov : « Pour Jerry, chaque réussite était une véritable torture. »
Malgré un accident de bicyclette dans les années 1990 et une opération à cœur ouvert en 1995, Robbins continua à créer des ballets.
À l’âge de 79 ans, six semaines après avoir supervisé une reprise des Noces pour le New York City Ballet, il fut victime d’un grave accident vasculaire cérébral et mourut le 29 juillet 1998.
Robbins ne se maria jamais et n’eut pas d’enfants. À sa mort, l’essentiel de sa fortune considérable revint à la Jerome Robbins Foundation, qui a apporté son soutien à de nombreux artistes, organismes culturels et associations de lutte contre le sida. Grâce à une donation de plusieurs millions de dollars, cette fondation a également permis à la Bibliothèque publique de New York de constituer les plus importantes archives consacrées à la danse au monde.
Mais l’héritage le plus précieux de Robbins réside dans la dimension profondément humaine de son art.
« Donnez-moi quelque chose à exprimer par la danse, et je le danserai », avait-il un jour déclaré à Irving Berlin.
(Photo: Jerome Robbins dirigeant une répétition de West Side Story)
