12 octobre 1917 – À New York, les « cousins » du théâtre yiddish inventent leur propre solidarité

Une histoire qui commence dans les coulisses

En 1917, le théâtre yiddish de New York est à son apogée. Sur la Deuxième Avenue, dans le Lower East Side et ses environs, les salles attirent chaque soir une foule d’immigrants juifs venus d’Europe orientale. On y joue des mélodrames, des comédies musicales, des opérettes et, de plus en plus, des œuvres ambitieuses empruntées au répertoire dramatique européen. Les vedettes jouissent parfois d’une immense popularité. Mais derrière les lumières de la scène, la vie des professionnels du spectacle demeure souvent précaire.

Le 12 octobre 1917, vingt-huit hommes de théâtre se réunissent au Beethoven Hall pour fonder une association d’entraide. Elle porte d’abord un nom inhabituel : Hebrew Theatrical Cousins, les « cousins du théâtre juif ». Quelques années plus tard, elle prendra celui sous lequel elle entrera dans l’histoire : Yiddish Theatrical Alliance.

Cette fondation, dont l’histoire nous est connue grâce au Lexicon of the Yiddish Theatre de Zalmen Zylbercweig, a une origine beaucoup moins solennelle qu’on ne pourrait le supposer. Tout commence par une plaisanterie entre collègues.

« Nous sommes tous cousins ! »

L’épisode se déroule dans les coulisses du People’s Theatre, l’une des grandes salles du théâtre yiddish new-yorkais. L’acteur Morris Morrison rend visite à Rudolf Schildkraut dans sa loge. Tous deux évoquent en roumain leurs souvenirs du pays natal. D’autres employés du théâtre, originaires eux aussi de Roumanie, se joignent à la conversation.

Un habilleur nommé Solomon Olivenbaum remarque la familiarité avec laquelle chacun accueille les nouveaux arrivants. Il explique en plaisantant que, dans les théâtres yiddish, tous les Roumains sont cousins.

La formule amuse les participants. D’autres acteurs interviennent, parmi lesquels Samuel Rosenstein, Lazar Rosenstein et Leon Blank. Tous se découvrent une parenté imaginaire. Bientôt, il est convenu que chacun devra appeler les autres kuzin, cousin, sous peine de payer une amende d’un cent.

La plaisanterie prend une tournure plus sérieuse lorsque Olivenbaum et Sam Indin, employé du People’s Theatre, organisent de petites loteries entre collègues. Les lots sont modestes : deux boîtes de sardines et une boîte de bonbons. Mais les ventes de billets produisent un bénéfice de deux dollars, confié à un trésorier, Lazar Freed.

L’argent ainsi recueilli constitue le premier fonds commun des « cousins ».

L’idée d’une association permanente commence alors à prendre forme. Le 12 octobre 1917, vingt-huit participants se retrouvent au Beethoven Hall pour lui donner une existence officielle.

Une société d’entraide plutôt qu’un syndicat

La nouvelle association se donne des objectifs très concrets. Tout professionnel du théâtre yiddish peut y adhérer, moyennant un droit d’entrée de dix cents et une cotisation annuelle d’un dollar. La seule condition professionnelle explicitement posée est de ne pas être un briseur de grève.

Ce dernier point mérite d’être souligné. Le théâtre yiddish de New York possède déjà son propre syndicat d’acteurs, la Hebrew Actors’ Union, fondée en 1899. Mais la nouvelle organisation entend dépasser les frontières professionnelles et syndicales. Elle accueille aussi bien les artistes que ceux qui travaillent dans les coulisses, qu’ils soient syndiqués ou non.

Il s’agit de secourir les membres malades ou privés de ressources, de venir en aide à ceux que l’âge empêche de travailler, de leur procurer éventuellement une place dans une maison de retraite et d’assurer à chacun une sépulture convenable.

Le projet répond à une situation bien réelle. Le théâtre yiddish est une industrie du spectacle prospère, mais ses travailleurs ne bénéficient pas tous de cette prospérité. Les engagements sont souvent saisonniers, les carrières incertaines et les revenus très inégaux. Une vedette peut gagner confortablement sa vie, tandis qu’un choriste, un habilleur ou un machiniste risque de se retrouver sans ressources lorsque s’achève une production.

L’association repose donc sur une idée simple : tous ceux qui participent à la vie du théâtre, quelle que soit leur fonction, appartiennent à une même communauté professionnelle.

De la plaisanterie à une institution durable

Au fil des années, les « cousins » abandonnent leur dénomination initiale pour devenir la Yiddish Theatrical Alliance. L’organisation grandit et entreprend d’assurer à ses membres des prestations que les premières cotisations n’auraient jamais permis de financer.

Elle acquiert notamment, pour 10 000 dollars, une parcelle au cimetière de Mount Hebron, dans le Queens. L’achat, rendu possible grâce à l’aide de Sigmund Schwartz, est entièrement remboursé en deux ans. L’Alliance peut désormais offrir des emplacements funéraires à ses membres.

Cette activité prendra une importance particulière. Dans le monde des immigrants juifs, les sociétés funéraires occupent traditionnellement une place importante. Les landsmanshaftn, associations regroupant les originaires d’une même ville ou région d’Europe orientale, disposent fréquemment de leurs propres parcelles. L’Alliance transpose cette pratique à une communauté définie non par son lieu d’origine, mais par son métier.

L’organisation connaît aussi des difficultés. Les cotisations ne rentrent pas toujours, l’assiduité aux réunions diminue et ses activités s’essoufflent.

Un de ses présidents, Abe Sincoff, entreprend de la réorganiser. Il recrute de nouveaux membres, développe les secours et obtient le concours bénévole de médecins.

Zylbercweig décrit un homme qui ne se contente pas de présider des réunions. Sincoff collecte les fonds, transporte lui-même des colis, accompagne des malades à l’hôpital et distribue aux membres nécessiteux des matses et du vin pour Pessa’h.

Cette solidarité repose beaucoup sur l’engagement personnel de quelques militants et sur les relations nouées dans le milieu du spectacle.

Une famille qui comprend aussi les machinistes et les ouvreuses

Dans le recueil commémoratif publié en 1949, sous la direction de Mark Schweid, à l’occasion du trentième anniversaire de l’Alliance, la composition de l’association est décrite avec précision.

On y trouve des acteurs, des musiciens, des auteurs dramatiques, des choristes et des compositeurs, mais aussi des administrateurs, des agents de publicité, des techniciens, des ouvreurs, des portiers, des habilleurs et des coiffeurs.

Cette diversité est révélatrice d’un aspect souvent oublié de l’histoire du théâtre yiddish. Derrière les grands noms de Jacob Adler, Boris Thomashefsky, Maurice Schwartz ou Molly Picon existait tout un monde de professionnels anonymes, indispensables au fonctionnement quotidien des salles.

L’Alliance avait précisément vocation à leur offrir une protection sans distinction de prestige artistique.

Mark Schweid insiste sur une particularité de son fonctionnement : contrairement aux associations qui fixent une somme maximale ou une durée limitée pour les secours, l’Alliance cherche à poursuivre son aide aussi longtemps que les besoins persistent et que ses ressources le permettent.

C’est une conception particulièrement généreuse de la solidarité professionnelle, même si son application dépend évidemment des moyens dont dispose l’organisation.

Des vedettes au service des plus modestes

Le prestige de l’Alliance augmente à mesure que des personnalités du théâtre yiddish participent à ses activités.

Herman Yablokoff, l’inoubliable créateur de Papirosn, occupe des responsabilités dans l’organisation, dont il sera également président. Le compositeur Sholom Secunda, auteur de Bay mir bistu sheyn, siège à son conseil d’administration. Menasha Skulnik, Irving Jacobson et d’autres figures importantes de la scène yiddish participent eux aussi à sa direction.

Les grandes représentations de bienfaisance constituent une source essentielle de financement. Les artistes y participent sans rémunération, permettant à l’Alliance de distribuer les recettes à ses membres nécessiteux.

En 1958, alors que David Kulok préside l’association, celle-ci dispose d’un réseau de vingt-six médecins, chirurgiens et dentistes bénévoles. Au cours de cette seule année, ils effectuent 921 consultations ou visites. L’Alliance contribue également aux frais d’hospitalisation, aux séjours en établissement de convalescence et à l’accueil dans des maisons de retraite.

En 1959, elle compte 270 membres. Ce chiffre est relativement modeste si on le compare à l’importance historique du théâtre yiddish new-yorkais. Mais le milieu professionnel a considérablement changé. Les grandes salles de la Deuxième Avenue ont perdu une partie de leur public, et les artistes vieillissants sont de plus en plus nombreux à avoir besoin d’assistance.

Quand le théâtre yiddish commence à disparaître

L’histoire de la Yiddish Theatrical Alliance épouse ainsi celle du théâtre yiddish américain, depuis les années de prospérité jusqu’à son déclin progressif.

À sa création, en 1917, le théâtre yiddish est encore un spectacle de masse. Les vagues d’immigration venues d’Europe orientale alimentent son public, et la Deuxième Avenue constitue l’un des grands centres de la vie culturelle juive de New York.

Après la Première Guerre mondiale, le ralentissement de l’immigration et l’américanisation progressive des nouvelles générations commencent à transformer cette situation. Le cinéma parlant, la radio, puis la télévision accélèrent l’évolution des habitudes culturelles.

Certains artistes quittent la scène yiddish pour Broadway ou Hollywood. D’autres continuent à jouer devant un public vieillissant et de moins en moins nombreux.

La Seconde Guerre mondiale représente une rupture supplémentaire. L’extermination des Juifs d’Europe orientale détruit les communautés où le yiddish avait été la langue quotidienne de millions de personnes. Les survivants qui arrivent aux États-Unis contribuent certes à renouveler la vie culturelle yiddish, mais ils ne peuvent compenser les transformations profondes de son public.

Dans ce contexte, la mission de l’Alliance change progressivement. Elle doit secourir les anciens artistes d’un univers théâtral qui se rétrécit, tout en maintenant les liens entre ceux qui l’ont fait vivre.

Une photographie prise vers 1969 en donne une illustration particulièrement émouvante. On y reconnaît notamment Ida Kaminska, son mari Meir Melman, Herman Yablokoff, Miriam Kressyn, Irving Jacobson et Zalmen Zylbercweig. Ces artistes, dont plusieurs ont connu des parcours très différents entre l’Europe et l’Amérique, se retrouvent réunis par leur appartenance au monde du théâtre yiddish.

Une histoire de solidarité, mais aussi de mémoire

La Yiddish Theatrical Alliance ne disparaît pas avec les grandes années de la Deuxième Avenue. Elle poursuit son activité, notamment à travers les rassemblements de vétérans du théâtre yiddish et les cérémonies d’hommage aux artistes disparus.

En 2005 encore, elle organise conjointement avec le Yiddish Artists and Friends Actors Club, association fondée en 1936 sous la présidence de Paul Muni, un gala destiné à entretenir les liens entre anciens professionnels, nouveaux interprètes et amis du théâtre yiddish.

Ce prolongement montre combien les missions de solidarité et de mémoire ont fini par se rejoindre. À mesure que disparaissaient les générations qui avaient fait vivre les grandes scènes yiddish, il devenait nécessaire non seulement de venir en aide aux derniers survivants, mais aussi de conserver les souvenirs, les chansons et les archives de cette tradition théâtrale.

L’histoire commencée le 12 octobre 1917 présente finalement un caractère assez singulier. Une plaisanterie entre acteurs roumains, quelques boîtes de sardines mises en loterie et deux dollars de bénéfice avaient suffi à lancer une organisation qui allait accompagner pendant des décennies les professionnels du théâtre yiddish.

Ce qui distingue surtout cette association, c’est qu’elle ne s’est jamais limitée aux vedettes. Elle considérait qu’un habilleur, un choriste ou un portier appartenait à la même famille qu’un acteur célèbre. Le mot « cousin », adopté pour plaisanter dans les coulisses du People’s Theatre, exprimait ainsi assez exactement la conception de la solidarité qui allait inspirer toute son histoire.

(Photo: Réunion de membres et d’amis de la Yiddish Theatrical Alliance, vers 1969. Collection du Museum of the Yiddish Theatre.)