14 octobre 1913 – À Łódź paraît le premier journal d’échecs en yiddish

Le 14 octobre 1913 paraît à Łódź, alors située dans la partie de la Pologne sous domination russe, le premier numéro de l’Ershte Yudishe Shakh-Tsaytung (ערשטע יודישע שאך־צייטונג), littéralement « Premier journal juif d’échecs ».

L’événement pourrait paraître anecdotique : un périodique spécialisé consacré à un jeu de société, publié dans une langue que beaucoup de ses locuteurs eux-mêmes ne considèrent pas encore comme une langue de culture à part entière.

Mais cette initiative intervient à un moment particulièrement intéressant. Les joueurs juifs occupent une place de premier plan dans les compétitions internationales, Łódź est devenue l’un des grands centres échiquéens d’Europe orientale, et la presse yiddish connaît un remarquable développement. La rencontre de ces trois phénomènes donne naissance à une publication dont l’existence sera brève, mais dont l’histoire éclaire un aspect méconnu de la vie culturelle juive avant la Première Guerre mondiale.

Łódź, une capitale juive des échecs

Au début du XXe siècle, Łódź est l’une des villes industrielles les plus dynamiques de l’Empire russe. Le développement de l’industrie textile y a attiré une importante population juive, composée d’ouvriers, d’artisans, de commerçants et d’entrepreneurs. Les différences sociales y sont considérables, mais une vie associative particulièrement active favorise les rencontres entre des milieux qui, autrement, auraient peu d’occasions de se côtoyer.

Les échecs participent de cette sociabilité nouvelle. On joue dans les cafés, dans les cercles privés et dans les clubs. Les tournois attirent un public passionné et leurs résultats circulent dans la presse. Le Łódź Chess Club, fondé en 1903, compte parmi les institutions importantes de cette vie échiquéenne.

Deux joueurs incarnent particulièrement le prestige acquis par la ville : Hersz Salwe et Akiba Rubinstein.

Akiba Rubinstein (1880–1961)

Né dans une famille juive de la région de Łomża, Rubinstein a d’abord reçu une éducation religieuse. Il abandonne cependant la voie rabbinique pour se consacrer aux échecs. Installé à Łódź, il devient l’un des plus grands joueurs du monde. En 1912, il remporte notamment les tournois de San Sebastián, Bad Pistyan, Breslau, Varsovie et Vilnius.

En 1913, Rubinstein apparaît comme un prétendant très sérieux au titre mondial détenu par Emanuel Lasker. Un match entre les deux hommes est envisagé, mais les difficultés financières et les circonstances internationales empêcheront sa réalisation.

Hersz Salwe (1862–1920)

Né à Varsovie, établi à Łódź, Salwe est l’un des maîtres les plus respectés de l’Empire russe. Il a remporté le championnat de Russie en 1906 et affronté plusieurs grandes figures internationales. Son expérience et son autorité font de lui le principal responsable de la rédaction échiquéenne du nouveau journal.

Les deux hommes se connaissent bien. Rubinstein a beaucoup appris au contact de Salwe avant de le dépasser. Leurs rencontres illustrent la richesse de ce milieu où la transmission des connaissances et la rivalité sportive vont de pair.

Pourquoi publier un journal d’échecs en yiddish ?

En 1913, l’univers international des échecs dispose déjà d’une presse spécialisée abondante, notamment en allemand, en russe et en anglais. Les amateurs qui veulent suivre les grands tournois doivent généralement lire l’une de ces langues.

Or le yiddish est la langue quotidienne de millions de Juifs d’Europe orientale. Ses locuteurs constituent un public considérable, mais les publications spécialisées qui leur sont destinées restent relativement peu nombreuses.

C’est précisément à cette situation que souhaitent répondre les fondateurs du journal.

Le projet est porté par Michał Kryszek, son éditeur, et par Hersz Salwe. L’autorisation administrative de publication est délivrée par les autorités du gouvernement de Piotrków le 15 août 1913. Deux mois plus tard, le premier numéro paraît.

Dans son adresse aux lecteurs, la rédaction insiste sur la nouveauté de l’entreprise et sur le choix de Łódź, qu’elle présente comme un centre majeur des échecs sur les territoires polonais. Il ne s’agit pas simplement de traduire des informations publiées ailleurs, mais de donner au public yiddishophone un organe qui lui soit propre.

Ce choix linguistique mérite d’être souligné. À une époque où les débats sur le statut du yiddish sont particulièrement vifs, publier un journal consacré à une discipline intellectuelle exigeante revient aussi à affirmer que cette langue peut servir à transmettre des connaissances techniques, à analyser des compétitions internationales et à participer à une culture qui dépasse les frontières communautaires.

La place des échecs dans le monde juif n’est donc pas seulement affaire de champions. Elle concerne également les lecteurs ordinaires, ceux qui jouent après leur journée de travail, suivent les exploits de Rubinstein et cherchent à améliorer leur jeu.

Un journal qui mêle technique et littérature

L’intérêt de l’Ershte Yudishe Shakh-Tsaytung tient à son contenu, beaucoup plus varié qu’on pourrait l’imaginer.

Les premiers numéros comportent des biographies des grands champions. Emanuel Lasker, alors champion du monde, y figure naturellement, ainsi qu’Akiba Rubinstein, auquel sont consacrés deux articles successifs.

Le journal publie également une histoire des échecs en plusieurs épisodes. Hersz Salwe y explique des principes de jeu, commente des parties et propose des problèmes que les lecteurs sont invités à résoudre. Une rubrique rend compte des nouvelles du monde échiquéen.

Mais la rédaction accorde également une place à la littérature. On y trouve des textes de l’écrivain hébraïque David Frishman traduits en yiddish, ainsi qu’une contribution humoristique de Moshe Broderzon, qui deviendra l’une des figures importantes de l’avant-garde littéraire yiddish de Łódź.

Cette présence littéraire n’est pas accessoire. Elle révèle l’ambition d’un périodique qui ne se limite pas à la technique échiquéenne, mais cherche à toucher un public cultivé, sensible à l’humour et aux formes nouvelles de l’écriture.

On y rencontre également un « journal d’un joueur d’échecs », signé du pseudonyme Tsvi, dont l’identité exacte n’a pas été établie.

L’ensemble témoigne de la vitalité du milieu intellectuel juif de Łódź : une ville où un champion d’échecs peut côtoyer, dans les colonnes d’un même périodique, des écrivains et de jeunes artistes.

Ces éléments ont été établis notamment grâce à l’étude détaillée des exemplaires conservés au YIVO par l’historienne Anna Łagodzińska-Pietras.

Une couverture signée Arthur Szyk

Le journal réserve une autre surprise : sa couverture est l’œuvre du jeune Arthur Szyk, qui n’a alors que dix-neuf ans.

Szyk, né à Łódź en 1894, deviendra célèbre pour ses miniatures d’une extraordinaire précision et ses caricatures politiques, notamment celles dirigées contre Hitler et le nazisme pendant la Seconde Guerre mondiale.

En 1913, il est encore au début de sa carrière. Sa couverture du journal d’échecs constitue un témoignage particulièrement intéressant de ses premiers travaux.

L’image représente un échiquier disposé au centre d’une composition architecturale symétrique. De part et d’autre, deux figures fantastiques, aux visages rappelant des gargouilles, soutiennent leur tête dans leurs mains, penchées en pleine réflexion sur les pièces.

La scène associe l’univers des échecs à une esthétique décorative inspirée des courants artistiques de l’époque.

Cette attribution à Szyk, longtemps passée inaperçue, a été mise en évidence par Anna Łagodzińska-Pietras dans une étude publiée en 2022. La signature de l’artiste figure sur les exemplaires conservés.

L’année suivante, Szyk illustrera également la couverture de l’Ershte Yudishe Sport-Tsaytung, autre publication sportive en yiddish de Łódź.

Un réseau qui dépasse largement Łódź

Le nouveau journal ne s’adresse pas uniquement aux joueurs de la ville.

Son troisième numéro contient une liste de représentants répartis dans quelque soixante-dix villes, parmi lesquelles Varsovie, Lwów, Riga, Odessa, Londres et New York.

Cette information est particulièrement révélatrice. Même si elle ne permet pas de connaître le nombre réel d’abonnés ni le tirage, elle montre que les responsables du périodique envisageaient d’emblée une diffusion internationale.

Le yiddish offre précisément cette possibilité. Un journal rédigé à Łódź peut être lu à Varsovie, à Vilnius, à Londres ou dans les quartiers juifs de New York sans qu’il soit nécessaire de le traduire.

L’entreprise repose sur l’existence d’un espace culturel commun, constitué par les migrations, les relations familiales et commerciales et la circulation des livres et des journaux.

La publicité devait contribuer à son financement. Les annonces conservées concernent notamment le Lodzer Togblat, des commerces alimentaires, des cours de comptabilité, un cinéma et un marchand de fournitures proposant des jeux d’échecs.

On mesure ainsi combien cette publication spécialisée était insérée dans la vie quotidienne de la bourgeoisie et des classes moyennes juives de Łódź.

Trois numéros conservés, une histoire interrompue

Malgré ses ambitions, l’Ershte Yudishe Shakh-Tsaytung ne connaît apparemment qu’une existence très courte.

Trois numéros sont aujourd’hui conservés dans les collections du YIVO Institute for Jewish Research. Le premier porte la date du 14 octobre 1913, le deuxième celle du 30 octobre, et le troisième paraît peu après.

Pendant longtemps, les informations sur cette publication sont restées fragmentaires. Certaines études donnaient même le 30 octobre comme date de sa première parution.

Les recherches d’Anna Łagodzińska-Pietras ont permis de rétablir la chronologie à partir des exemplaires originaux et des archives administratives.

Une incertitude subsiste cependant : les trois numéros conservés représentent-ils la totalité de la publication, ou d’autres exemplaires ont-ils disparu ?

Il serait donc imprudent d’affirmer catégoriquement que le journal s’est arrêté après son troisième numéro. En revanche, aucun élément documentaire actuellement identifié ne permet d’établir qu’il aurait poursuivi durablement son activité.

Cette disparition rapide n’a rien d’exceptionnel dans l’histoire de la presse yiddish de l’époque. De nombreux périodiques spécialisés, créés avec de grandes ambitions, rencontrent des difficultés de financement et ne parviennent pas à fidéliser un public suffisamment nombreux.

L’année 1914 marque de toute façon une rupture majeure avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale et la désorganisation de la vie économique et culturelle dans cette région de l’Europe.

Pourquoi tant de champions juifs ?

La naissance d’un journal d’échecs en yiddish invite à revenir sur une question souvent posée : comment expliquer la place exceptionnelle occupée par les joueurs juifs dans l’histoire des échecs modernes ?

Au début du XXe siècle, plusieurs des meilleurs joueurs mondiaux sont juifs. Emanuel Lasker, champion du monde de 1894 à 1921, est né dans une famille juive de Prusse. Akiba Rubinstein est l’un de ses principaux rivaux. Siegbert Tarrasch, David Janowski, Ossip Bernstein, Jacques Mieses et Savielly Tartakower appartiennent également à cette génération remarquable.

Il faut naturellement se garder d’invoquer une quelconque prédisposition ethnique ou religieuse aux échecs. Les explications les plus plausibles sont historiques et sociales.

L’urbanisation de la population juive joue certainement un rôle. Dans l’Europe orientale du XIXe siècle, les Juifs sont très largement concentrés dans les villes et les bourgs, où se développent des formes de sociabilité favorables à la pratique des échecs.

L’importance accordée à l’étude et à l’argumentation dans l’éducation juive traditionnelle a parfois été avancée comme autre facteur explicatif. La discussion talmudique exige en effet une attention particulière aux raisonnements, aux objections et aux conséquences d’une proposition. Mais il serait excessif d’en déduire un lien direct et démontré entre cette formation et l’aptitude aux échecs.

De plus, les relations entre les autorités religieuses et les jeux de société ont été diverses. Les discussions rabbiniques sur les échecs portent notamment sur leur pratique pendant le shabbat, sur les jeux d’argent et sur le temps qu’il convient de consacrer aux distractions plutôt qu’à l’étude. Elles ne traduisent pas une interdiction religieuse générale des échecs.

Il convient enfin de tenir compte de l’émancipation et de la mobilité sociale. Dans certaines régions d’Europe, les échecs permettent à des jeunes gens issus de milieux relativement modestes d’accéder à une reconnaissance intellectuelle internationale. Les clubs et les cafés offrent des lieux de rencontre où les barrières sociales, sans disparaître, peuvent être partiellement franchies.

Aucun de ces facteurs ne fournit à lui seul une explication suffisante. Leur combinaison contribue cependant à comprendre pourquoi les échecs ont occupé une place importante dans certaines sociétés juives européennes.

De Lasker à Botvinnik, de Rubinstein à Fischer

La place des joueurs juifs ne diminue pas avec la disparition du monde qui avait vu naître le journal de Łódź.

Dans l’entre-deux-guerres, Aaron Nimzowitsch, né à Riga, révolutionne la théorie échiquéenne avec ses conceptions positionnelles exposées notamment dans Mon système. Salo Flohr, né en Galicie, devient l’un des meilleurs joueurs du monde. Samuel Reshevsky, enfant prodige né en Pologne dans une famille juive orthodoxe, poursuit une longue carrière aux États-Unis.

Après la Seconde Guerre mondiale, plusieurs champions soviétiques sont issus de familles juives : Mikhaïl Botvinnik, champion du monde pour la première fois en 1948, Mikhaïl Tal, couronné en 1960, puis Boris Spassky et d’autres grands joueurs évoluent dans un milieu échiquéen où les Juifs restent très présents. Il faut toutefois préciser que Spassky lui-même n’était pas juif.

Aux États-Unis, Bobby Fischer, champion du monde en 1972, est né d’une mère juive, bien que ses rapports avec cette origine aient été profondément conflictuels.

On pourrait poursuivre jusqu’à Garry Kasparov, dont le père était juif et qui régna sur les échecs mondiaux à partir de 1985.

Ces parcours très différents ne constituent évidemment pas une tradition homogène. Leurs protagonistes appartiennent à des univers linguistiques, culturels et politiques distincts. La langue yiddish n’occupe plus chez eux la place qu’elle pouvait avoir chez Rubinstein ou Salwe.

Il n’en demeure pas moins que la succession de ces grands joueurs témoigne d’une présence juive particulièrement importante dans l’histoire moderne des échecs.

Un petit journal, un grand monde disparu

L’Ershte Yudishe Shakh-Tsaytung n’a certainement pas modifié l’histoire des échecs par ses innovations théoriques. Son intérêt historique se situe ailleurs.

Elle nous permet de retrouver une communauté qui ne se définissait pas exclusivement par ses pratiques religieuses ou par les difficultés auxquelles elle était confrontée. Les Juifs de Łódź avaient leurs clubs, leurs compétitions, leurs journaux spécialisés et leurs passions intellectuelles. Ils participaient pleinement aux évolutions de la culture européenne tout en développant leurs propres formes d’expression.

Le journal témoigne aussi de la transformation du yiddish. À côté de la littérature, du théâtre et de la presse politique, la langue investissait progressivement de nouveaux domaines, dont celui des loisirs intellectuels modernes.

Il est frappant que cette entreprise ait associé un maître d’échecs reconnu, Hersz Salwe, un jeune écrivain promis à un bel avenir, Moshe Broderzon, et un artiste qui allait devenir mondialement célèbre, Arthur Szyk.

Le 14 octobre 1913, leurs chemins se croisent autour d’un modeste périodique dont presque personne ne se souviendra quelques décennies plus tard.

Plus d’un siècle après, les trois numéros conservés au YIVO nous restituent un fragment de cette vie intellectuelle juive d’avant 1914. Ils rappellent qu’à Łódź, comme ailleurs dans la diaspora, le yiddish était aussi la langue dans laquelle on pouvait commenter une partie, discuter d’une ouverture ou chercher, devant un échiquier, le meilleur coup.

(Photo: Akiba Rubinstein)