Comment raconter le shtetl quand le shtetl n’existe plus ? Yehuda Elberg fit de cette question toute une œuvre en yiddish.
Le 18 octobre 2003, à Montréal, mourait Yehuda Elberg, écrivain et journaliste yiddish, âgé de 91 ans. Né à Zgierz, près de Łódź, dans une famille rabbinique, il reçut une éducation religieuse et fut ordonné rabbin. Il étudia ensuite l’ingénierie textile et travailla comme maître-tisserand. Il publia sa première nouvelle en 1932, dans un journal de Łódź, et écrivit par la suite pour des journaux yiddish et hébraïques.
Pendant la guerre, Elberg prit part à la résistance juive. Il vécut dans le ghetto de Varsovie et participa à l’insurrection de 1943. Après la libération, il contribua à remettre sur pied une vie juive et une presse yiddish en Pologne : il participa à la création d’un comité historique et du journal Dos naye lebn, dont il fut secrétaire de rédaction. Il partit pour Paris à la fin de 1946, puis s’établit à Montréal en 1956.
Son œuvre revient souvent à la vie juive de Pologne, avant la catastrophe et dans son ombre. Ce retour n’a rien d’une simple évocation nostalgique : Elberg donne à voir un monde fait de liens, de conflits, de croyances et d’intérêts, peuplé de personnages qui ne se laissent pas réduire à des figures exemplaires. Son grand roman, Kalman kalikes imperye, publié en yiddish en 1983, en offre une image saisissante. Situé dans un shtetl polonais à la veille de la Seconde Guerre mondiale, il suit Kalman, commerçant infirme, rusé et tourmenté, dont les ambitions et les contradictions entraînent tout un monde autour de lui. La traduction française, L’Empire de Kalman l’infirme, parut chez Actes Sud en 2001.
Elberg ne fut pas seulement le témoin d’une destruction. Il fut aussi l’un des écrivains qui rendirent de nouveau habitable, par la fiction, le monde que cette destruction avait fait disparaître. Dans ses livres, le shtetl n’est ni un décor immobile ni un paradis perdu : il reprend vie à travers des destinées singulières, avec leur part de calcul, de courage, de faiblesse et d’imprévu.
Oy : la musique d’un soupir
(Un texte traduit de l’anglais de Yehuda Elberg — 1993)
Tous les instruments d’une fanfare sont faits du même matériau, mais chacun des cuivres produit un son différent parce qu’il a reçu une forme différente. Une musique écrite pour la trompette ne sonnera pas comme il faut sur un tuba, et encore moins sur un trombone.
La musique de l’âme juive trouve son expression la plus juste dans cet instrument qu’on appelle la langue yiddish. Les parents juifs qui souhaitent voir leur enfant grandir dans l’équilibre spirituel et développer pleinement ses facultés créatrices doivent lui donner l’instrument qui convient : la langue née de mille ans de culture juive, une langue imprégnée de larmes juives et qui vibre des chants juifs, la langue de l’espoir et de la foi, celle dans laquelle les mères juives berçaient leurs enfants pour les endormir et dans laquelle nos héros nous exhortaient au courage et au « kidesh-hashem », à la sanctification du Nom divin.
Le yiddish est une langue musicale, et le sens d’un mot dépend de la mélodie sur laquelle on le prononce.
L’humour juif
Une histoire de l’humour juif raconte qu’un Juif de la Russie tsariste avait obtenu l’autorisation d’entrer aux États-Unis. Il lui fallait un acte de naissance, un passeport, un permis de sortie. Il courait de bureau en bureau et chaque fonctionnaire tendait la main pour recevoir son pot-de-vin.
« Funye ganef ! » — « Voleur de Russe ! » — s’écriait notre homme avec dégoût.
Finalement, il réussit à réunir tous ses papiers et partit pour New York. Un parent vint le chercher à Ellis Island et, sur le chemin de la maison, l’emmena dans une cafétéria. Là, il introduisit une pièce de cinq cents dans une machine, et une tasse de café brûlant en sortit.
« Ameritshke ganef ! » — « Voleuse d’Amérique ! » — s’exclama le nouvel arrivant, plein d’admiration.
Le mot « ganef » avait pris ici un sens tout différent.
Le folklore juif raconte aussi l’histoire d’un mendiant qui vivait à l’hospice des pauvres et subsistait en allant mendier de porte en porte. Un jour, on découvrit qu’il possédait une liasse de billets. On le conduisit devant le rabbin, qui lui déclara qu’il n’avait pas le droit de mendier puisqu’il n’était pas pauvre.
« Mais c’est mon gagne-pain ! » protesta le mendiant.
« Si tu ne donnes pas ton argent à la charité, on ne te permettra plus de mendier », insista le rabbin.
Le mendiant demanda trois jours pour réfléchir. À son retour, il avait distribué tout son argent et expliqua :
« L’argent, c’est quelque chose de fragile. On peut le perdre, se le faire voler, il peut perdre sa valeur. Tandis qu’avec un gagne-pain, on se sent en sécurité. »
Les prières des femmes
Je possède un petit livre ancien de « tkhines », ces prières en yiddish destinées aux femmes et composées par des femmes. Il a environ cent cinquante ans.
J’y ai trouvé une prière à réciter avant l’allumage des bougies de shabbat, qui m’a ému jusqu’aux larmes.
La femme demande l’abondance. Elle prie le Créateur de la bénir en lui accordant de l’or et des richesses, afin qu’elle puisse nourrir ceux qui étudient la sainte Torah et venir en aide aux veuves et aux orphelins.
Mais elle assortit sa demande d’une condition : qu’en même temps que les dures pièces d’or, le Créateur, béni soit-Il, lui accorde un cœur d’or tendre, la vertu de l’humilité, et qu’Il la bénisse en lui donnant le talent de distribuer la charité avec amour et bonté. Ainsi, celui qui reçoit l’aide doit pouvoir sentir que son bienfaiteur n’est qu’un messager chargé de lui remettre les moyens de subsistance qui lui reviennent.
Mais si le Créateur ne consent pas à la préserver de la vanité et de l’orgueil, qui risqueraient d’humilier ceux qui reçoivent son aide, alors :
« Je T’en prie, mon Dieu, préserve-moi de devenir riche et de pécher contre Toi et contre les hommes. Que les pauvres et ceux qui étudient la Torah trouvent leur soutien auprès de quelqu’un qui en soit plus digne. »
La femme qui composa cette prière connaissait assurément le sens profond du mot « tsedoke ».
Les Juifs sont connus pour leur générosité, et les Juifs et leur langue se sont mutuellement influencés. Les mots yiddish sont imprégnés de larmes juives et vibrent des chants juifs. En préservant le yiddish, nous préservons une part essentielle de notre culture et renforçons les vertus juives.
« Heymish » — la chaleur du foyer
En anglais, le mot qui désigne le domicile est « home », d’où vient « homely », qui peut signifier ordinaire, banal, disgracieux, voire laid. Les bons moments se passaient dans la rue, au pub, au club. Le foyer était modeste, sans éclat.
Mais on peut sentir toute la chaleur, toute la joie festive du foyer juif protégé par l’amour dans les expressions issues du mot yiddish « heym ».
« Heymlekh » : gai, joyeux, accueillant.
« Heymish » : intime, chaleureux, confortable.
Un « heymisher mentsh », c’est une personne chaleureuse, affable, qui ne se vante pas et sur laquelle on peut compter dans les moments difficiles.
Et que dire des valeurs morales et esthétiques du foyer juif, des tables de shabbat et des fêtes ?
La table d’une maison juive est comme un autel de Dieu, disent nos livres saints. Lorsque Dieu habite la maison, celle-ci devient un lieu sacré.
Les malheurs auraient étouffé le foyer juif sous une montagne de chagrin si ce foyer n’avait pas su faire naître une atmosphère dans laquelle ont pu éclore des mots yiddish aussi beaux que « heymish » et « heymlekh », apportant dans la vie juive leur chaleur et leur douceur, la « heymishkayt » et la « heymlekhkayt ».
Une peur mortelle du « péché »
Le Talmud a tempéré bien des conceptions apparemment sévères de la Torah. Le yiddish a joué un rôle semblable dans la manière de vivre de notre peuple.
Heschel écrivait :
« De même que Rachi a démocratisé l’éducation juive, Rabbi Yehuda le Pieux et son cercle ont, aux XIIe et XIIIe siècles, démocratisé les idéaux de la piété mystique… L’essentiel, c’est la foi, le cœur et la vie intérieure. La droiture compte davantage que la sagesse ; l’innocence est supérieure à l’étude analytique ; celui qui craint le Ciel est plus estimable que l’érudit. En portant au plus haut la simplicité, la foi sincère, l’humanité et toutes sortes de bonnes habitudes, ils ont ouvert à l’homme ordinaire la voie qui mène à Dieu. »
Nous savons cependant que Rabbi Yehuda le Pieux et les « Hassidey Ashkenaz » de son époque ne pouvaient s’abstraire du temps dans lequel ils vivaient.
Les ascètes chrétiens du Moyen Âge exercèrent leur influence sur les Juifs qui vivaient parmi eux. Les livres juifs de « muser », de morale, de cette époque diffusaient certes des enseignements éthiques et apprenaient aux Juifs à adopter de bonnes habitudes. Mais ils les remplissaient aussi d’une terreur mortelle du « péché » et de son châtiment, une peur qui leur ôtait tout repos pendant le jour et troublait leur sommeil pendant la nuit.
Bien des choses naturelles, profondément humaines, étaient considérées comme des péchés. Et même lorsqu’on parvenait à s’abstenir d’actes coupables, on ne pouvait pas toujours chasser les pensées pécheresses, lesquelles conduisaient tout droit en enfer.
Les descriptions horrifiantes et minutieuses des souffrances et des châtiments infligés dans le « gehenem » provoquaient des cauchemars et plongeaient les gens dans le désespoir.
Tout cela est étranger à la pensée juive. C’est contraire à cet esprit juif qui invite à jouir de la vie.
Il est écrit que, lorsque Dieu créa le monde, Il vit « que cela était bon ».
Nos sages demandèrent : « Qu’y avait-il donc de si bon ? »
Et ils répondirent que Dieu se réjouissait d’avoir créé l’être humain avec un « yetser-hore », un penchant au mal, une capacité de pécher.
Sans désir ni passion, l’être humain manquerait d’initiative. Il ne labourerait pas, ne sèmerait pas et ne mettrait même pas d’enfants au monde.
C’est ainsi qu’en Ukraine et en Pologne naquit un hassidisme nouveau.
La langue yiddish et la ferveur yiddish influencèrent la manière de vivre des hassidim. Aux règles qui enseignaient qu’il est interdit de tourmenter son propre corps, les hassidim ajoutèrent que le découragement et la tristesse sont eux aussi des péchés.
La mélancolie est un piège tendu par Satan.
Dans les Pirké Avot, les Maximes des Pères, on trouve cet enseignement :
« Sache d’où tu viens, où tu vas et devant qui tu devras rendre des comptes. »
L’homme naît d’une goutte malodorante, il retourne à la poussière de la terre, où les vers le dévorent. Et ce n’est pas tout. Il devra encore rendre compte de ses actes devant le Roi des rois.
Les « magidim », ces prédicateurs itinérants qui parcouraient les villes et les bourgades d’Europe orientale, terrorisaient leurs auditeurs en utilisant ce passage de la Mishna :
« Comment un tel néant, une goutte aussi vile que l’être humain, peut-il oser désobéir aux commandements de Dieu ? Rien n’est pardonné, rien n’est oublié. Les portes de l’enfer sont toujours ouvertes, et les terribles anges du « gehenem » attendent leurs victimes avec des fourches rougies au feu ! »
Les menaces des « magidim » faisaient planer une atmosphère de terreur sur les Juifs qui les écoutaient.
Mais voici qu’arriva le Rabbi hassidique de Ger, qui interpréta cette même Mishna d’une manière exactement opposée.
Le « yetser-hore », le mauvais penchant, veut t’écarter du droit chemin. Il vient donc te trouver et te dit d’un air faussement pieux :
« Sais-tu d’où tu viens et où tu es destiné à aller ? »
Il cherche à t’attrister.
Tu dois lui répondre :
« Mais sais-tu devant qui je devrai rendre des comptes ? Devant le Roi des rois en personne ! Un peu de respect, tout de même, pour quelqu’un auquel le Roi des rois porte un tel intérêt ! »
On raconte qu’à Pourim, à « Simkhes-Toyre » et lors d’autres réjouissances, quand on buvait de l’alcool dans le « shtibl, » la petite maison de prière hassidique, et que les Juifs y dansaient, Reb Lazer le Nez avait coutume de chanter le verset :
« Odom yesoydoy meofer » — l’homme vient de la poussière.
Quelqu’un lui demanda pourquoi il chantait cela et ce qu’il y avait de si réjouissant à venir de la poussière pour y retourner.
Reb Lazer sourit et répondit :
« Si l’homme venait de l’or et finissait en poussière, alors oui, ce serait une perte considérable ! Mais il vient de la terre, retourne à la terre et, entre les deux, il peut encore boire quelques verres. Qu’y a-t-il de si terrible là-dedans ? »
Oy, les Juifs ont survécu à bien pire
En anglais, « nebekh » est devenu « nebish », avec un sens assez proche de s »hlemazl ».
Le mot « nebekh » vient du polonais « nieboga » ou du tchèque « nieboha », qui signifient que la miséricorde de Dieu s’est retirée de quelqu’un.
En anglais, le terme est devenu une expression moqueuse.
Selon les psychanalystes, le « nebish » est un masochiste qui prépare lui-même sa propre ruine. Et, après tout, pourquoi devrait-on le plaindre, puisque c’est lui-même qui est responsable de ses échecs ?
Mais lorsqu’un Juif dit :
« Oy, iz er nebekh af tsores ! » — « Oy, le pauvre, comme il est dans le malheur ! »,
il le prononce avec une nuance de douleur dans la voix.
Celui qui l’écoute sent que le malheur d’autrui est aussi son propre malheur. Il souffre de la souffrance de l’autre.
« Oy » et « nebekh » sont nés du sentiment que tous les Juifs partagent un destin commun et qu’ils sont mutuellement responsables les uns des autres.
S’il en est ainsi, ces mots constituent des valeurs culturelles et exercent un effet thérapeutique sur notre esprit.
Selon Abraham Sutzkever, « Oy » est un son primordial.
Un « OY » vieux de deux mille ans est devenu partie intégrante de notre être.
Est-ce un « goles-krekhts », le soupir plaintif d’un peuple sans foyer ?
Oui. Mais nos malheurs nous ont aussi purifiés.
Après les mots « Oy, les choses vont très mal ! », venaient ceux-ci :
« Oy, les Juifs ont traversé des temps encore pires ! »
Le OY de cet instant particulier appelait à lui tous les autres OY de l’histoire juive, et il devenait quelque chose de tout à fait différent.
L’expression de la douleur se sublimait en une formule presque magique, une incantation qui nous aidait à tenir bon.
Notre OY nous a aidés à préserver le « tselem Elokim », l’image de Dieu, dans les temps d’humiliation, notre retenue dans les épreuves, notre courage dans les moments de détresse.
OY est peut-être le seul mot de notre riche « mame-loshn », notre langue maternelle, qui caractérise à lui seul la langue entière.
Le cri de douleur est devenu le mot d’ordre de l’endurance.
La langue yiddish possède la chaleur et la force d’une thérapie spirituelle, peut-être parce qu’elle porte en elle la musique du soupir juif, la simplicité de la foi juive et cette mélodie semblable à celle des psaumes, qui chante directement du fond du cœur.
Pour conclure, le yiddish a puisé dans la tradition, et le yiddish a enrichi la tradition.
Un peuple ne peut produire de grands artistes que lorsque ceux-ci savent reconnaître la source à laquelle leur âme a étanché sa soif et savent s’y tenir.
Les poètes s’appuient sur les chants populaires, les épopées naissent des légendes du peuple, les grandes œuvres musicales trouvent leur inspiration dans les motifs populaires et les intègrent.
Un artiste est en harmonie avec l’âme de son peuple lorsque la langue de ce peuple chante en lui.
L’extase des Juifs d’Europe orientale a trouvé son expression dans le yiddish.
Les mots yiddish sont les clés de notre âme, le clavier sur lequel on peut le mieux jouer la mélodie des mille dernières années de vie et de création juives.
La langue de l’innocence et de la sagesse, du banc de la synagogue et de l’établi du cordonnier, de la Bible en yiddish et du révolutionnaire qui combattait pour un monde meilleur.
