19 octobre 1298 : le massacre des Juifs de Heilbronn

Le 19 octobre 1298, la communauté juive de Heilbronn, sur le Neckar, fut massacrée. L’épisode marqua la fin d’une vague de violences antijuives qui avait frappé, depuis le printemps, des dizaines de villes de Franconie et des régions voisines. Les sources ne s’accordent pas sur le nombre de victimes à Heilbronn : le Memorbuch de Nuremberg en nomme 143, tandis qu’une autre liste en compte 200.

Cette communauté n’était pas récente. Une pierre portant une inscription hébraïque mentionnant Nathan, « le chef de la communauté », atteste une présence juive à Heilbronn dès la seconde moitié du XIᵉ siècle. Au XIIIᵉ siècle, la communauté comptait des rabbins, des enseignants et des lettrés. Le Memorbuch conserve les noms de plusieurs victimes de 1298, parmi lesquelles le rabbin Jochanan, le chef communautaire Ascher, l’enseignant Isak et Abraham, connu pour son travail de ponctuation des textes. La première synagogue de la ville fut également détruite.

Les violences de 1298 sont souvent désignées sous le nom de « persécutions de Rintfleisch », d’après celui qui fut présenté comme leur chef. Elles commencèrent le 20 avril à Röttingen, après l’accusation mensongère de profanation d’une hostie. Les récits chrétiens de l’époque reprirent cette accusation, mais les historiens relèvent aussi le poids des dettes contractées auprès de prêteurs juifs. Dans le cas du seigneur Kraft de Hohenlohe, dont relevait Röttingen, les documents confirment un lourd endettement ; l’élimination de ses créanciers pouvait le libérer de ses obligations.

La crise politique facilita la propagation des massacres. Le conflit entre Adolphe de Nassau et Albert de Habsbourg pour la couronne impériale éloignait de Franconie une partie des seigneurs et de leurs hommes. La répression du pouvoir royal fut tardive, et les violences ne furent pas toutes commises par la troupe de Rintfleisch : selon l’analyse de Friedrich Lotter, des habitants agirent aussi localement, parfois encouragés par la rumeur et par l’absence d’autorité. La vague toucha entre 130 et 146 localités et fit au moins 4 000 à 5 000 victimes.

Le massacre de Heilbronn rappelle ainsi que ces persécutions ne furent pas seulement le fait d’une foule venue d’ailleurs. Elles purent s’appuyer sur des intérêts locaux, sur des accusations religieuses fabriquées et sur le vide politique. Le Memorbuch de Nuremberg, en conservant les noms des morts, oppose à l’anonymat des chiffres les traces d’une communauté organisée, dont la vie reprit d’ailleurs après 1298, avant une nouvelle persécution au moment de la peste, en 1349.